La médecine, la guerre et l’empathie à l’âge de la COVID-19, fictions et point de vue.

Auteurs et références

  • Medicine, war, and empathy in the age of COVID-19, fiction and perspective.
  • MeSH
    • Aged
    • Aged, 80 and over
    • Empathy
    • Humanism
    • War
    • COVID-19
  • En français
    • Âgé
    • Âgé de 80 ans et plus
    • Empathie
    • Humanisme
    • Guerre
    • COVID-19

Quelle est la place de l’empathie dans cette pandémie de COVID19 où l’humain est « en guerre » et rédige ses « carnets de guerre » ? Comment s’interroger sur le concept d’empathie dans ce champ de bataille ? Plus spécifiquement ici, comment aborder la question de l’empathie en médecine et plus particulièrement en gériatrie au XXIe siècle ? Deux visions, sans nuances, sont proposées à travers le cinéma et les écrits médico-scientifiques.

Première vision

La médecine est une science qui n’a pas besoin d’empathie et encore moins d’émotion d’autant plus en « temps de guerre » [1]. Surtout que l’empathie est méconnue, difficile à définir et à appréhender. « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément » [2]. Pas pour l’empathie. Son polymorphisme nourrit chez les soignants un sentiment de confusion et de doute quant à son intérêt et son utilité [3]. Les approches multiples, philosophiques, historiques et scientifiques, additionnées au sens commun, galvaudent le concept dans d’innombrables contradictions. Se mettre à la place d’autrui, voilà qui est impossible. Et pour la médecine en ces temps d’armement de lits ? En 1939, Dalton Trumbo écrit une fiction sur une médecine de guerre, froide et scientifique, avide d’expérimentation et s’interdisant toute émotion. En 1975, il porte son œuvre lui-même au cinéma. Il place dans la bouche du Colonel Tillery, chirurgien en chef des armées, les ordres concernant la prise en charge d’un soldat estropié de guerre en ces termes : « Il n’y a aucune justification pour que son existence continue, à moins que nous n’apprenions de lui comment aider les autres. […] Le personnel soignant se souviendra que de bons soins médicaux interdisent toute implication émotionnelle avec le patient » [4]. Pas d’empathie, pas de sentiments, pas de choix non plus, pour une « bonne » médecine. Dans notre réalité, et jusque les années 1970, les relations médecins-patients se construisent plutôt sur un mode paternaliste et l’empathie, voire une simple communication efficiente, est bannie [5]. Avant l’orée de cette décennie, l’empathie est considérée comme innée et les médecins sont appelés à s’en défaire pour mieux appréhender la science et la pratique médicale. D’ailleurs, dans des domaines où la technique est élevée, seuls intéressent les niveaux de maîtrise et de compétence (la compétition à l’extrême comme racine de ces vertus). L’idée est alors la suivante : « peu importe que le médecin soit empathique, et même qu’il me parle, j’ai une maladie et je veux qu’il me guérisse ». La réflexion est d’autant plus marquée en chirurgie. À ce stade, l’émotion et l’empathie sont alors l’antithèse de la raison et de la « médecine compétente » (si ce n’est « toute puissante »). Aujourd’hui, s’il en est ainsi, la COVID-19 décrète un esprit martial qui se pratique à l’exclusion de tout sentiment, comme le souligne cette réplique que les cinéphiles connaissent bien : « Colonel Dax, vous me décevez. Vous avez gâché votre acuité en vous vautrant dans le sentimentalisme. Vous vouliez sauver ces hommes […]. Vous êtes un idéaliste et vous me navrez, comme l’idiot du village » [6]. Enfin, comment clore cette vision sans rappeler que l’opposition entre groupes d’humains est la nature même de la guerre : le Nord contre le Sud, l’Est contre l’Ouest, les jeunes contre les vieux, etc.

Seconde vision 

L’empathie est une compétence fondamentale des soignants, qu’ils soient médecins ou paramédicaux, et même bien au-delà, elle renforce leur expertise médico-scientifique, particulièrement en cette période pandémique. Sa retranscription à la clinique facilite sa compréhension, sa mise en œuvre et stimule l’élaboration d’une maîtrise empathique [7]. Le premier apprentissage se résume ainsi : nul ne prend la place d’autrui. « Put yourself in someone else’s boots », à éviter donc. Quoique… Il se raconte que, lors de la Première Guerre mondiale, des soldats ennemis, campés dans leurs tranchées à peine distantes de quelques dizaines de mètres, se sont échangé des chants de Noël un soir de décembre au décours d’une trêve. Pour l’heure, pas d’inquiétude, que chacun garde ses bottes ! L’empathie consiste plutôt à appréhender avec le plus de justesse possible l’état, le vécu interne, cognitif et émotionnel, d’une personne. Peut-être permet-elle de ressentir en soi l’émotion expérimentée par cette même personne. Voilà qui amène à réfléchir à la question de la maîtrise empathique et émotionnelle plutôt qu’à leur étouffement. Après tout, l’humain est un être sensible. Bien sûr, l’expérience est ici un atout clé. Un soignant qui a éprouvé une maladie la connaît bien mieux que celui qui ne l’a côtoyé que par le biais des livres. L’ensemble des expériences renforcent les compétences empathiques pour peu qu’elles puissent être questionnées dans un cadre approprié. C’est en cela que l’empathie peut se cultiver [8]. En plus, il est scientifiquement reconnu que les aptitudes empathiques sont bénéfiques à la personne soignée ainsi qu’aux soignants [5]. Eux se protègent de l’épuisement psychoaffectif grâce à une meilleure maîtrise empathique. Qu’en est-il avec la pandémie de COVID-19 ? Bien qu’exposant les soignants à l’inconnu, à un stress majeur et durable ainsi que de possibles psychotraumatismes plus graves, elle ne semble entamer ni leurs capacités ni leur volonté d’empathie [9,10]. Bien au contraire, le manque de temps, l’isolement, la distance et le brouillage du non verbal (par les équipements de protection individuels) que la pandémie engendre font émerger une audacieuse créativité du lien émotionnel [11] et de nouvelles analyses sur l’importance du maintien de l’empathie et de l’humanisme dans les soins [12]. D’autant que la brutalité des mesures de lutte contre la COVID-19 envers l’humanisme médical fait réagir. Des questionnements éthiques sont devenus impérieux : l’accompagnement des mourants dans la dignité en période de pandémie, l’accès aux soins des plus précaires et des plus anciens, la montée en puissance de la pensée âgiste, l’humanisme et la science médicale, etc. Ces interrogations appartiennent à chacun, y compris celles-ci : Quel modèle de soins promouvoir ? Quelle place pour les personnes âgées dans la société ? Quels niveaux de risques et quels niveaux de protection accepter pour cette population ? L'objectif pour cette pandémie est-il d'assurer zéro cas de COVID-19, de « vivre avec quoiqu'il en coûte » ou un entre-deux ? Le 15 février 2021, le nombre de décès quotidien de la COVID-19 publié par Santé Publique France est de 413 personnes. Pour autant, il reste incertain que l’empathie puisse guider à elle seule les décisions éthiques et morales [13]. Enfin pour conclure, le monde politique, quant à lui, semble découvrir les vertus de l’empathie en l’intégrant dans ses discours de crise pour favoriser l’adhésion aux recommandations de distanciation [14].

Conclusion

L’avenir de cette pandémie est indicible, même si, pour certains auteurs, il est possible de supposer que trois phénomènes primordiaux poussent l’humanité à évoluer : les famines, les guerres et les épidémies [15]. Ce qui est alors inconnu est ce vers quoi l’humanité va tendre. Sommes-nous à l’aube d’un « soleil vert » [16] ou ouvrirons-nous un chemin vers une forme d’empathie mondiale à l’heure où le monde souffre de la même maladie et où la question de la répartition des vaccins anti-COVID est problématique ? Enfin, à l’ultime frontière de cette réflexion, comment mesurer la grandeur d'une civilisation ? Par ses sacrifices ? Par sa puissance militaire ? Par ses richesses ? Par sa capacité de protéger les plus fragiles sans les opposer aux vigoureux ? Car, ils sont la valeur réelle de celle-ci : le plus fort d'un jour peut devenir le plus fragile de demain.

[1] Dada S, Ashworth HC, Bewa MJ, Dhatt R. Words matter: political and gender analysis of speeches made by heads of government during the COVID-19 pandemic. BMJ Glob Health. 2021 Jan;6(1):e003910. doi: 10.1136/bmjgh-2020-003910.
[PMID: 33514593] [PMCID: 7849321] [DOI: 10.1136/bmjgh-2020-003910]
[2] Boileau N. L'art poétique (Chant I), 1674.
[3] Costa-Drolon E, Verneuil L, Manolios E, Revah-Levy A, Sibeoni J. Medical Students' Perspectives on Empathy: A Systematic Review and Metasynthesis. Acad Med. 2021 Jan 1;96(1):142-154. doi: 10.1097/ACM.0000000000003655.
[PMID: 32769475] [DOI: 10.1097/ACM.0000000000003655]
[4] Trumbo D. Johnny Got his gun, 1939.
[5] Howick J. Empathy in healthcare is finally making a comeback. The conversation, 2019. https://theconversation.com/empathy-in-healthcare-is-finally-making-a-comeback-113593
[6] Kubrick S. Les sentiers de la gloire, 1975.
[7] Maeker E, Maeker-Poquet B. L’empathie en gériatrie, utilité et faisabilité ? Rev Gériatr 2020 ; 45(7) : 401-5.
[8] Maeker É, Maeker-Poquet B. [Can empathy be taught to caregivers?]. Soins Gerontol. 2020 May-Jun;25(143):30-33. doi: 10.1016/j.sger.2020.03.012. Epub 2020 Mar 18.
[PMID: 32444080] [DOI: 10.1016/j.sger.2020.03.012]
[9] Cañas-Lerma AJ, Cuartero-Castañer ME, Mascialino G, Hidalgo-Andrade P. Empathy and COVID-19: Study in Professionals and Students of the Social Health Field in Ecuador. Int J Environ Res Public Health. 2021 Jan 5;18(1):338. doi: 10.3390/ijerph18010338.
[PMID: 33466348] [PMCID: 7796130] [DOI: 10.3390/ijerph18010338]
[10] Hojat M, DeSantis J, Ney DB, DeCleene-Do H. Empathy of Medical Students and Compassionate Care for Dying Patients: An Assessment of "No One Dies Alone" Program. J Patient Exp. 2020 Dec;7(6):1164-1168. doi: 10.1177/2374373520962605. Epub 2020 Oct 6.
[PMID: 33457560] [PMCID: 7786760] [DOI: 10.1177/2374373520962605]
[11] Bender AE, Berg KA, Miller EK, Evans KE, Holmes MR. "Making Sure We Are All Okay": Healthcare Workers' Strategies for Emotional Connectedness During the COVID-19 Pandemic. Clin Soc Work J. 2021 Jan 11:1-11. doi: 10.1007/s10615-020-00781-w.
[PMID: 33456094] [PMCID: 7798008] [DOI: 10.1007/s10615-020-00781-w]
[12] Wittenberg E, Goldsmith JV, Chen C, Prince-Paul M, Johnson RR. Opportunities to improve COVID-19 provider communication resources: A systematic review. Patient Educ Couns. 2021 Jan 9:S0738-3991(20)30695-9. doi: 10.1016/j.pec.2020.12.031.
[PMID: 33455825] [PMCID: 7831717] [DOI: 10.1016/j.pec.2020.12.031]
[13] Decety J. Empathy in Medicine: What It Is, and How Much We Really Need It. Am J Med. 2020 May;133(5):561-566. doi: 10.1016/j.amjmed.2019.12.012. Epub 2020 Jan 15.
[PMID: 31954114] [DOI: 10.1016/j.amjmed.2019.12.012]
[14] Grignoli N, Petrocchi S, Bernardi S, Massari I, Traber R, Malacrida R, Gabutti L. Influence of Empathy Disposition and Risk Perception on the Psychological Impact of Lockdown During the Coronavirus Disease Pandemic Outbreak. Front Public Health. 2021 Jan 20;8:567337. doi: 10.3389/fpubh.2020.567337. eCollection 2020.
[PMID: 33553084] [PMCID: 7855966] [DOI: 10.3389/fpubh.2020.567337]
[15] Harari YN. Homo Deus : Une brève histoire de l'avenir. Albin Michel 2017 ; Paris : France.
[16] Soleil Vert. Film de Richard Fleischer, 1974.

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