Par Dr Éric Maeker, Bérengère Maeker-Poquet • Publié le • Mis à jour le
C'était un mardi, pendant une pause café, lors d'une formation sur l'empathie dans les soins dans un établissement.
Estève — aide-soignante depuis neuf ans dans un service de gériatrie — s'est assise à côté de moi, son gobelet serré entre ses mains. Elle avait ce regard que je connais bien : le poids de la vie est trop lourd pour y mettre des mots.
“Je peux vous poser une question ?”
Elle a attendu que les autres s'éloignent.
“Hier soir, Mme R. est partie. Je l'ai accompagnée pendant deux ans. Deux ans de petits rituels. Le thé à 16h. Les photos de ses petits-enfants qu'elle me montrait chaque semaine, même si elle ne se souvenait plus de leurs prénoms. Sa main qui cherchait la mienne quand elle avait peur.”
Elle a marqué une pause le regard vissé dans le mien.
“Et quand elle est morte… je n'ai rien ressenti. Rien. J'ai fermé ses yeux, j'ai prévenu la famille, j'ai changé les draps. Comme si c'était… une procédure. Ma collègue pleurait. Moi, je me sentais complètement vide. En fait, je me sens vide depuis tellement longtemps.”
Avec ces mots, sa voix s'est fêlée :
“Est-ce que je suis devenue un robot ? Est-ce que j'ai perdu quelque chose d'essentiel ?”
Cette question, je l'ai entendue des dizaines de fois. Sous des formes différentes, en des termes différents, avec toujours la même terreur silencieuse : Suis-je encore capable d'humanité ? Suis-je encore empathique comme vous le dites ?
Ce qu'Estève décrivait porte un nom scientifique : la dépersonnalisation. Et contrairement à ce qu'elle craignait, ce n'était pas le signe qu'elle avait perdu son humanité.
C'était le signe qu'elle avait trop donné d'empathie, sans la réguler.
Parmi toutes les spécialités hospitalières, la gériatrie affiche l'une des prévalences de burnout les plus basses — malgré l'exposition répétée à la mort. L'explication ? L'acceptation neutre de la mort (ni peur, ni évitement) et des relations longues, profondes, qui donnent du sens. Mais en EHPAD, la réalité est plus sombre : 40% de burnout, et le facteur de risque principal n'est pas la mort — c'est la violence du quotidien.
Pendant des décennies, nous avons cru que l'empathie et le burnout étaient les deux faces d'une même médaille : plus on ressent pour les autres, plus on s'épuise. La solution semblait évidente : prenez de la distance. Protégez-vous. Ne vous attachez pas. “Blindez-vous”, “t'inquiète elle est pas encore blindée” pouvions nous entendre quand une soignante craquait dans le service.
Cette croyance que l'empathie conduit inexorablement à l'épuisement professionnel est scientifiquement fausse.
En 2017, une équipe de chercheurs britanniques a passé au crible toutes les études existantes sur le lien entre empathie et burnout chez les soignants. D'après leur conclusion, huit études sur dix montrent que plus l'empathie est élevée, plus le burnout est faible.
Ce résultat contre-intuitif a été confirmé en 2023 par une méta-analyse portant sur 22 études et des milliers de soignants. Et encore en 2025, par une nouvelle revue systématique couvrant la décennie 2014-2024.
Le consensus scientifique est désormais clair : l'empathie ne brûle pas les soignants. Elle les protège.
Mais alors, pourquoi Estève — qui était manifestement une soignante empathique — se retrouvait-elle vidée ?
La réponse tient en une nuance que la recherche récente a enfin éclaircie.
Toutes les empathies ne se valent pas.
L'empathie cognitive, c'est la capacité à comprendre ce que l'autre ressent, à se mettre à sa place intellectuellement, à identifier ses émotions et ses besoins. C'est ce qui permet d'adapter sa communication, d'anticiper les réactions, de répondre de façon ajustée.
L'empathie émotionnelle (ou affective), c'est ressentir ce que l'autre ressent. Quand un patient souffre, on souffre avec lui. Quand une famille pleure, on a la gorge serrée. C'est la résonance directe, viscérale, avec l'état émotionnel d'autrui.
Une méta-analyse de 2024 portant sur plus de 27 000 étudiants en médecine a tranché : L'empathie cognitive protège de l'épuisement et de la dépersonnalisation, et renforce le sentiment d'accomplissement personnel.
L'empathie émotionnelle ? Aucune association significative avec ces dimensions.
Autrement dit : comprendre l'autre protège. Ressentir l'autre, en soi, ne protège ni n'épuise — tout dépend de ce qu'on fait de ce ressenti.
Et c'est là qu'apparaît la vraie raison.
L'engagement empathique et émotionnel de haut niveau requiert une compétence plus importante, une meilleure formation, un savoir-faire plus précis, un entraînement.
En 2025, une étude a révélé un mécanisme central. Les chercheurs ont montré que les personnes qui ressentent fortement la douleur d'autrui présentent effectivement plus d'anxiété, de dépression et de symptômes somatiques.
Cependant — et c'est la découverte majeure — cette association est entièrement médiée par les stratégies de régulation émotionnelle.
Les personnes très empathiques qui utilisent des stratégies maladaptatives (rumination, catastrophisation, auto-blâme) voient leur santé mentale se dégrader. Celles qui utilisent des stratégies adaptatives (réévaluation cognitive, planification, mise en perspective) restent protégées.
L'empathie n'épuise pas. C'est la façon dont on régule l'émotion qui épuise ou protège.
Une étude française de 2021 portant sur 202 soignants gériatriques l'a confirmé : l'auto-blâme et la catastrophisation prédisaient fortement l'épuisement émotionnel et la dépersonnalisation. Une étude américaine de 2022 a identifié la rumination comme le prédicteur le plus puissant de la dépersonnalisation. À l'inverse, la capacité à se recentrer sur l'action (“que puis-je faire concrètement ?”) protégeait.
La régulation émotionnelle n'est pas la seule ressource.
Les chercheurs ont identifié quatre forces qui, ensemble, forment un bouclier : l'optimisme, l'espoir, la résilience et le sentiment d'efficacité personnelle. Une méta-analyse de 2025 portant sur 23 études et plus de 6 000 infirmières l'a confirmé : plus ces ressources sont développées, moins le risque de burnout est élevé.
Une étude espagnole de 2021 sur 291 infirmières en gériatrie a montré que la flexibilité psychologique — accepter les émotions difficiles sans se laisser submerger, rester ancré dans le présent, agir selon ses valeurs — protégeait du burnout et améliorait la satisfaction professionnelle.
J'ai expliqué tout cela à Estève, ce mardi-là, entre deux gorgées de café tiède.
“Donc… ce n'est pas parce que je ne ressens plus rien ?”
“Non. Vous avez ressenti des émotions très fortes pendant trop longtemps, sans avoir les outils pour les transformer.”
Elle a hoché la tête. Son regard a changé — cette lueur de compréhension intime. Je me suis arrêté là, le temps qu'elle métabolise. Et nous sommes retournés en salle de formation.
En 2025, le rapport national “Les Survivants”, dirigé par le Pr Thibaud Damy (Hôpital Henri-Mondor, Créteil), a brisé le silence. Pour la première fois, une enquête française de grande ampleur a mesuré l'impact de la mort sur les soignants hospitaliers.
Les chiffres sont vertigineux.
384 soignants interrogés. 27 décès par an en moyenne. Certains en vivent plusieurs par semaine. À cette fréquence, la mort n'est plus un événement — c'est une répétition.
Et les résultats du Maslach Burnout Inventory sont sans appel :
92% de dépersonnalisation — que le rapport qualifie de “détachement de protection” — chez les soignants exposés à la mort des personnes soignées.
Mais le plus révélateur n'est pas là. C'est dans l'écart entre ce que les soignants donnent et ce qu'ils reçoivent :
L'empathie est là. Intacte. Fonctionnelle. Les soignants continuent à se connecter, à comprendre, à accompagner.
Quel est le prix à payer ?
Ce sont des symptômes de stress post-traumatique face à la mort répétée des personnes soignées. Ce n'est pas de l'indifférence.
93% des soignants estiment n'avoir reçu aucune formation à l'accompagnement de fin de vie.
64% ne bénéficient d'aucun soutien institutionnel après un décès.
Soutien des collègues : 6,7/10. Soutien de l'institution : 3,5/10.
Les soignants tiennent grâce aux autres soignants. Les institutions ont un rôle important à jouer sur ce thème.
Le Pr Damy résume : “Les soignants ne sont pas des machines. Ils absorbent la détresse, la douleur, la mort. Et on les laisse seuls avec ça.”
Pourquoi tout cela importe-t-il ? Parce que le burnout des soignants n'est pas qu'un problème de souffrance individuelle. C'est un problème de santé publique.
Une méta-analyse de 2022 portant sur 170 études et près de 240 000 médecins a montré que le burnout :
Une étude française de 2018 montre un cercle vicieux inquiétant : quand les soignants s'épuisent, ils risquent davantage d'avoir des comportements inadaptés envers les résidents. L'épuisement professionnel fait le lien entre la charge émotionnelle du travail et la dégradation des soins. Autrement dit : charge émotionnelle → épuisement → burnout → risque de négligence.
Autrement dit : les soignants épuisés ne maltraitent pas par indifférence. Ils maltraitent parce qu'ils n'ont plus les ressources pour faire autrement.
Prendre soin des soignants, c'est prendre soin des personnes qu'ils soignent.
Après la seconde pause de la formation, Estève était revenue vers moi.
“Vous me dites que ce n'est pas de l'indifférence. Que c'est une protection. OK. Mais comment je fais pour… revenir ? Pour ressentir à nouveau sans exploser en plein vol ?”
C'est LA question. Celle que la science commence enfin à pouvoir répondre. C'était justement la suite de notre intervention.
Premier élément de réponse : c'est plus une question de qualité de régulation des émotions qu'un problème de quantité d'émotion.
Les soignants qui maintiennent une empathie élevée sans s'épuiser ne sont pas ceux qui ressentent moins. Ce sont ceux qui ont appris (soit instinctivement, soit par des apprentissages guidés dans l'enfance ou l'âge adulte) à naviguer : entrer dans l'émotion, puis en sortir. Se laisser toucher émotionnellement, accueillir l'émotion en soi, puis regarder en soi comme en l'autre. Être présent à l'autre, puis se reconnecter à ses propres besoins.
Le Dr Jodi Halpern, psychiatre à Berkeley, appelle cela la “résonance émotionnelle contrôlée”. On se laisse toucher — c'est même nécessaire pour une relation authentique — avec la prudence d'avoir gardé un pied dehors.
Nous développons cette idée dans notre approche de l'empathie en 10 étapes.
Deuxième élément : cette capacité peut se perdre (nous l'avons vu), et surtout elle s'apprend.
Une revue systématique de 2023 couvrant 50 ans de recherche sur l'empathie en santé a analysé 128 études d'intervention. Résultat : 80% ont montré des effets positifs significatifs. Le mindfulness (pleine conscience) est l'approche la plus documentée et la plus efficace : elle réduit le stress et augmente l'empathie.
Les groupes de pairs (intervision, supervision, cercles d'échanges) — ces espaces de parole où les soignants peuvent élaborer les situations émotionnellement difficiles — ralentissent la progression du burnout.
L'association Emp@thies offre exactement ce dont Estève avait besoin : un espace pour déposer ce qu'elle portait, nommer ce qui se passait en elle, et apprendre à faire le va-et-vient entre connexion et recul.
Troisième élément : les interventions individuelles ne suffisent pas.
C'est peut-être la découverte la plus importante — et la plus dérangeante — de la recherche récente. Sur 50 ans d'études, et 128 interventions analysées, aucune intervention organisationnelle n'a été identifiée. Pas de protocoles institutionnels pour promouvoir l'empathie. Pas de réorganisation du travail pour permettre aux soignants de métaboliser leurs émotions. C'est l'aspect central de l'empathie dans les soins : l'approche systémique, comme nous l'avons publié en 2025.
Alors que tout semble reposer sur l'individu, l'approche systémique postule que le système en lui-même module l'empathie dans les soins. Ce n'est pas au soignant, seul, de gérer ce que le système lui impose.
“C'est injuste”, a dit Estève.
“Oui. C'est injuste. Toutefois, en attendant que le système change — car il changera — vous pouvez commencer par vous.”
Je l'ai revue six mois plus tard, lors d'une autre formation.
Elle avait participé à des cercles d'échange entre pairs et suivi une brève psychothérapie. Elle m'a raconté :
“La première séance, j'ai pleuré pendant une heure. Tout ce que j'avais mis de côté depuis des années… Les visages, les noms, les histoires. J'avais tout empilé sans jamais regarder.”
“Et maintenant ?”
“Maintenant, je fais quelque chose de différent. Quand un résident part, je m'autorise un rituel. Rien de spectaculaire — juste cinq minutes seule, dans la lingerie ou dehors. Je pense à lui. À elle. À ce qu'on a partagé. Et puis je respire, et je reviens.”
“Ça change quelque chose ?”
Elle a souri — un vrai sourire, pas une façade.
“Mme Dupont est partie la semaine dernière. Je l'accompagnais depuis dix-huit mois. Et cette fois… cette fois, j'ai pleuré. Pas beaucoup. Mais j'ai senti quelque chose. Et après, j'étais là. Vraiment là. Pour la famille, pour mes collègues, pour les autres résidents.”
“Vous n'étiez plus en mode robot.”
“Non. J'étais présente. Et ça faisait tellement longtemps…”
Reconnaissez les signes sans vous juger. Si vous vous regardez faire “de l'extérieur”, si vous ne ressentez plus rien face à la souffrance, si vous fonctionnez en mode automatique — ce n'est pas une tare. C'est un signal. Votre système vous protège. La question est : comment en sortir quand vous êtes prêt ?
Identifiez vos stratégies de régulation. Ruminez-vous après les situations difficiles ? Vous blâmez-vous pour ce qui échappe à votre contrôle ? Catastrophisez-vous ? Ces stratégies sont normales — mais elles transforment l'empathie en poison. D'autres existent : la réévaluation cognitive, le recentrage sur l'action, la mise en perspective temporelle.
Cherchez des espaces de parole. Les groupes d'échange entre pairs, les intervision ou supervisions sont des outils de renforcement des capacités professionnelles. La parole permet de métaboliser ce que le silence empile.
Autorisez-vous des rituels. Pas des protocoles institutionnels froids. Des rituels personnels. Cinq minutes après un décès. Un geste, une pensée, un souffle. Quelque chose qui marque la transition entre “je suis avec cette personne” et “je continue”.
Favorisez les formations à l'empathie dans les soins. Que ce soit un webinaire, un accompagnement dans la durée, des groupes de pairs, des formations, un compagnonnage, etc. 80% des interventions montrent des effets positifs. Former à l'empathie régulée, c'est permettre aux soignants de rester connectés sans se détruire. Notre association Emp@thies vous aide sur ces sujets.
Considérez le soutien psychologique comme un allié. C'est un investissement. Le turnover, l'absentéisme, les erreurs médicales coûtent infiniment plus cher que des groupes de parole réguliers.
Créez du temps. Le temps est la ressource la plus rare. Sans temps pour digérer, pour parler, pour respirer, les soignants empilent. Et les piles finissent par s'effondrer.
Reconnaissez publiquement que le travail émotionnel existe. Accompagner quelqu'un vers la mort n'est pas “faire partie du métier”. C'est un acte qui laisse des traces. Nommer cette réalité, c'est déjà commencer à la prendre en charge.
Appliquez les recommandations du rapport “Les Survivants” : intégrer la fin de vie dans les formations, mettre en place des dispositifs de soutien post-décès systématiques, créer des espaces de parole réguliers, faire de l'accompagnement de la mort une mission officielle reconnue.
Vous aussi, vous portez. Accompagner un proche vers la fin de vie, c'est épuisant. 27% des aidants français déclarent avoir besoin de répit. Votre fatigue est légitime. Cherchez de l'aide pour vous-même — associations d'aidants, groupes de parole, dispositifs de répit. Ce n'est pas un abandon, c'est ce qui vous permet de tenir.
Et quand vous le pouvez, voyez les soignants. Derrière la distance parfois, il y a des êtres humains qui portent eux aussi. Vous traversez la même tempête depuis des rives différentes. Un regard qui reconnaît cette humanité partagée peut créer une alliance précieuse pour celui que vous accompagnez ensemble.
C'est une mise à distance émotionnelle — un détachement vis-à-vis des personnes soignées. Les soins deviennent des gestes faits sans être vraiment “là”. Les personnes soignées deviennent des “cas”, des numéros de chambre : “la 308”. Ce n'est pas de l'indifférence : c'est un mécanisme de protection quand l'empathie a trop donné. Le rapport “Les Survivants” parle de “détachement de protection”. Le problème n'est pas de se protéger — c'est de rester bloqué dans ce mode sans savoir en sortir.
Quelques signes : vous vous regardez faire “de l'extérieur”, vous ne ressentez plus rien face à la souffrance ou la mort, vous fonctionnez en mode automatique, vous avez l'impression d'être un robot, d'être “vide”. Si ces signes durent depuis plusieurs semaines et vous empêchent de vous connecter aux personnes soignées, c'est un signal d'alarme : votre système qui vous protège. À ce moment, il est peut-être temps de chercher de l'aide.
La dépersonnalisation est l'une des trois dimensions du burnout décrites par Maslach, avec l'épuisement émotionnel et la perte du sentiment d'accomplissement. Elle peut aussi être un mécanisme de protection temporaire et adaptatif. Ce qui fait la différence, c'est la durée et l'intensité : une dépersonnalisation ponctuelle après une période difficile est normale ; une dépersonnalisation chronique qui empêche toute connexion authentique est un signal d'alarme.
Oui, c'est ce que montrent 8 études sur 10 dans les études médico-scientifiques récentes. Mais cette protection dépend du type d'empathie (cognitive plus que émotionnelle) et surtout des stratégies de régulation émotionnelle utilisées. L'empathie mal régulée — avec rumination, auto-blâme, catastrophisation — peut épuiser alors que l'empathie bien régulée protège.
L'empathie cognitive, c'est comprendre ce que l'autre ressent ou vie (perspective taking). L'empathie émotionnelle, c'est ressentir ce que l'autre ressent émotionnellement (empathic concern). En pratique : vous pouvez comprendre qu'une personne a peur sans nécessairement ressentir cette peur vous-même. Les deux sont utiles. L'empathie cognitive pourrait être plus protectrice en permettant d'adapter sa réponse sans être submergé.
C'est un champ en plein développement. La recherche a montré que 80% des interventions individuelles (mindfulness, groupes de parole, formations) sont efficaces sur l'empathie dans les soins. La prochaine étape ? Passer à l'échelle organisationnelle : intégrer la fin de vie dans les formations initiales, créer des dispositifs de soutien post-décès systématiques, reconnaître officiellement le travail émotionnel. Le rapport “Les Survivants” formule six axes de recommandations concrètes. Les institutions qui s'en saisissent investissent dans leur avenir : des soignants soutenus restent, s'engagent, et prennent mieux soin des personnes.
Pendant trop longtemps, on a dit aux soignants : “Protégez-vous. Ne vous attachez pas. Gardez vos distances. Blindez-vous.”
La science dit l'inverse : l'empathie protège. Ce qui épuise, ce n'est pas de ressentir — c'est de ne pas savoir quoi faire de ce qu'on ressent.
Estève ne s'est pas éteinte parce qu'elle était trop empathique. Elle s'est éteinte parce qu'elle a empilé, pendant des années, des émotions qu'elle n'a jamais eu l'espace de métaboliser. La dépersonnalisation n'était pas le signe qu'elle avait perdu son humanité. C'était le signe que son système, pour la protéger, l'avait mise sous cloche.
“Je ne suis pas folle alors ?!” Voilà, tout est dit !
Des solutions existent. Elles passent par la parole, le soutien, l'apprentissage d'une empathie régulée — cette troisième voie entre la fusion qui consume et la distance qui isole.
Prendre soin des soignants, c'est leur permettre de rester humains. De se connecter aux personnes soignées sans se consumer. De fermer des paupières sans y laisser leur âme.
Et ça commence par reconnaître une vérité simple : ressentir n'est pas une faiblesse. C'est une compétence. Et comme toute compétence, ça s'apprend.