Empathie : 10 étapes pour mieux comprendre et accompagner une personne âgée #

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L'histoire de Monsieur H. #

Monsieur H., 90 ans, est hospitalisé car le maintien à domicile est devenu difficile. Aux urgences, le contact est compliqué : il reste très réservé, avare de paroles.

À son arrivée dans le service de gériatrie, l'équipe remarque une profonde tristesse : voix monocorde, visage peu expressif, regard fixé vers le sol. Son dossier mentionne le décès de son épouse l'année précédente, une perte progressive d'autonomie, un isolement social croissant.

Le médecin aurait pu se contenter de noter “veuf, isolé” et passer à la suite. Au lieu de cela, il a choisi de s'arrêter un instant…

Cette rencontre illustre parfaitement ce qu'est le processus empathique : une suite d'étapes qui, lorsqu'on les comprend et les pratique, transforment un échange superficiel en moment de connexion authentique.

L'empathie n'est pas un don mystérieux. C'est un processus en 10 étapes que chacun peut apprendre. Suivons l'histoire de Monsieur H. pour les découvrir.

10 étapes du processus empathique pour les soignants et les aidants

Les 10 étapes du processus empathique #

1. La rencontre : créer les conditions du lien #

Tout commence par la rencontre. Le contexte influence profondément la qualité de l'échange.

Aux urgences, dans le bruit et l'agitation, Monsieur H. était resté fermé. C'est dans le calme du service de gériatrie, dans un espace plus propice, que le dialogue a pu s'ouvrir.

En pratique chez vous : Avant d'aborder un sujet important, créez un environnement favorable. Asseyez-vous à hauteur de votre proche, éteignez la télévision, posez votre téléphone. Accordez-vous du temps sans pression.

2. L'interaction : entrer en relation #

L'interaction est le moment où deux personnes acceptent d'échanger. C'est l'interface entre vos deux mondes intérieurs.

Le médecin s'est approché de Monsieur H., s'est assis près de lui, a établi un contact visuel doux. Sans mots encore, il signalait sa disponibilité : “Je suis là, je vous écoute.”

En pratique chez vous : Annoncez clairement votre intention. “Je voulais prendre de tes nouvelles” ou “J'aimerais qu'on parle tranquillement” permet à votre proche de se préparer à l'échange.

3. L'expression des opportunités empathiques : repérer les signaux #

Les opportunités empathiques sont ces moments où votre proche exprime son vécu intérieur et son état émotionnel. Ces manifestations prennent des formes variées :

  • Expressions directes : “Je suis triste”, “J'ai peur”
  • Formulations indirectes : “Depuis qu'elle est partie…”, “À quoi bon…”
  • Signes non verbaux : regard baissé, voix monocorde, soupirs
  • Comportements : agitation, repli, refus, cris
Chez Monsieur H., les opportunités empathiques étaient nombreuses mais silencieuses : sa voix monocorde, son visage peu expressif, son regard fixé vers le sol. Autant de signaux qui disaient sa souffrance sans la nommer.

En pratique chez vous : Soyez attentif aux changements subtils. Ce qui n'est pas dit est souvent aussi important que ce qui est exprimé. Un soupir, un regard fuyant, une main qui se crispe sont des messages.

4. La réception pour analyse : écouter vraiment #

Cette étape nécessite une disponibilité particulière : une attention focalisée sur votre proche, sans y projeter vos propres préoccupations ou solutions toutes faites.

Le médecin a mis de côté son agenda chargé. Il n'a pas pensé aux autres patients, aux dossiers à remplir. Il s'est concentré uniquement sur ce que Monsieur H. exprimait, dans ses mots comme dans ses silences.

Les obstacles fréquents : vos propres défenses face à certains sujets, les préjugés (“c'est normal à son âge”), la charge émotionnelle, les interruptions.

En pratique chez vous : Mettez de côté votre liste de choses à faire. Respirez. Écoutez sans préparer votre réponse. Laissez les silences s'installer.

5. L'intégration : donner du sens #

Vous analysez et donnez du sens à ce que vous avez reçu. Vous élaborez des hypothèses en mobilisant ce que vous savez de l'histoire de votre proche.

Le médecin a fait le lien : le décès de l'épouse, l'isolement progressif, cette tristesse palpable… Il a formulé une hypothèse : “Cet homme souffre d'une solitude profonde depuis la perte de sa femme.”

En pratique chez vous : Prenez le temps de réfléchir avant de répondre. Que ressent vraiment votre proche ? Quel besoin se cache derrière ces mots ou ces comportements ?

6. L'internalisation : se protéger tout en restant ouvert #

C'est le moment où l'émotion de l'autre peut laisser son empreinte en vous. Cette étape est nécessaire à la compréhension empathique. Toutefois, elle peut vous fragiliser si vous n'apprenez pas à réguler ces émotions.

Face à la détresse de Monsieur H., le médecin a ressenti quelque chose. Cette tristesse l'a touché. Mais son expérience lui permettait de rester présent sans être submergé.

En pratique chez vous : Reconnaissez vos propres émotions. Accordez-vous des moments de ressourcement. L'empathie durable nécessite de prendre soin de soi : ce n'est pas de l'égoïsme, c'est une condition de l'accompagnement.

7. La restitution : partager votre compréhension #

C'est le moment où vous partagez votre compréhension avec votre proche de ce qui est échangé. Cette étape transforme l'échange.

Le médecin a alors prononcé ces mots simples : “Je sens une grande tristesse dans ce que vous me racontez…”

Cette phrase a ouvert un espace. Monsieur H. a relevé la tête. Son regard a croisé celui du médecin. Un temps de silence s'est installé.

Les différents modes de restitution :

  • Directif : “Je vois que vous êtes triste” (utile en cas de troubles cognitifs)
  • Semi-directif : “Si je comprends bien, vous ressentez…” (invite à préciser)
  • Non-directif : “Vous dites que…” (laisse la personne explorer)

En pratique chez vous : Utilisez des phrases courtes et sincères. Votre ton de voix compte autant que vos mots.

8. La réception pour validation : observer la réponse #

Votre proche reçoit et analyse votre restitution. Observez sa réaction.

Monsieur H. a relevé la tête. Son regard a croisé celui du médecin. Ce simple geste validait silencieusement la compréhension du médecin. Il se sentait entendu.

En pratique chez vous : Un hochement de tête, un regard qui s'éclaire, une main qui se tend sont des signes positifs. Un froncement de sourcils indique que vous avez peut-être mal compris.

9. La correction et validation : ajuster si nécessaire #

Votre proche vérifie l'exactitude de votre compréhension et peut la nuancer ou la corriger.

La validation non verbale de Monsieur H. a encouragé le médecin à poursuivre dans cette direction, avec confiance.

En pratique chez vous : Accueillez les corrections sans vous vexer. Elles font partie du processus et vous rapprochent d'une compréhension authentique.

10. La vérification et nouveau cycle : approfondir la relation #

La réponse de votre proche peut ouvrir un nouveau cycle, plus profond encore.

Alors, Monsieur H. a commencé à parler :

“C'est vrai docteur, depuis qu'elle est partie, plus rien n'a de sens. Hier, je voulais la rejoindre, j'ai pris le câble du téléphone et l'ai enroulé autour de la potence de mon lit. Je voulais la rejoindre. Vous comprenez docteur ?”

Ce simple échange empathique a ouvert une perspective décisive pour sa prise en charge.

Sans cette écoute empathique, cette information vitale serait peut-être restée enfouie. Le processus empathique a littéralement changé le cours des soins pour Monsieur H.

 

Ce que nous apprend l'histoire de Monsieur H. #

Cette situation clinique illustre plusieurs vérités essentielles sur l'empathie :

1. Le contexte compte → Aux urgences, dans le bruit et la précipitation, rien n'était possible. Le calme du service a créé l'espace nécessaire.

2. Les signaux sont là, même silencieux → Voix monocorde, regard baissé, visage fermé : Monsieur H. exprimait sa souffrance avant même de parler.

3. Une phrase simple peut tout changer → “Je sens une grande tristesse…” Ces quelques mots ont ouvert une porte que des questions directes n'auraient jamais ouverte.

4. L'empathie a une fonction thérapeutique → Sans elle, l'idée suicidaire de Monsieur H. serait restée cachée, avec des conséquences potentiellement dramatiques.

 

FAQ #

Questions Fréquentes

L'empathie fonctionne-t-elle avec une personne atteinte d'Alzheimer ?

Oui, absolument. Le processus s'adapte : les opportunités empathiques s'expriment davantage par le comportement que par les mots. La restitution privilégie le mode directif avec des phrases courtes. Le non-verbal prend une importance majeure. L'empathie reste efficace jusqu'aux stades avancés de la maladie.

Comment éviter l'épuisement quand on accompagne un proche âgé au quotidien ?

L'étape 6 (internalisation) est cruciale. Reconnaissez vos émotions sans les refouler. Accordez-vous des pauses. Parlez avec d'autres aidants ou un professionnel. Prendre soin de soi n'est pas de l'égoïsme : c'est la condition pour accompagner dans la durée.

Mon proche refuse de parler, comment appliquer ce processus ?

Le silence est aussi une forme d'expression. Observez le non-verbal. Proposez votre présence sans exiger de réponse : “Je suis là, tu n'as pas besoin de parler”. Parfois, un simple contact physique ouvre plus de portes que des mots.

Faut-il être formé pour pratiquer l'empathie ?

Vous pratiquez déjà ce processus intuitivement. En prendre conscience permet de l'améliorer. Commencez par observer une seule étape. Avec la pratique, le processus devient naturel et s'approfondit.

L'empathie peut-elle vraiment changer les choses concrètement ?

L'histoire de Monsieur H. le montre : sans écoute empathique, son idée suicidaire serait restée cachée. L'empathie améliore les résultats de santé, la satisfaction et la confiance. Elle transforme les soins autant que les relations familiales.

 

À retenir : l'empathie, un chemin plus qu'une destination #

L'histoire de Monsieur H. nous rappelle que derrière chaque silence, chaque regard baissé, chaque comportement difficile, il y a peut-être une souffrance qui attend d'être entendue.

L'empathie n'est pas deviner juste du premier coup. C'est un processus en 10 étapes où vous proposez votre compréhension, observez la réponse, ajustez, et recommencez. Chaque cycle réussi renforce la confiance et approfondit la relation.

Avec le temps et la pratique, vous construirez une compréhension de plus en plus fine des besoins de votre proche, même lorsque les mots deviennent difficiles.

 
 

Références #

  • Maeker E, Maeker-Poquet B. Le processus empathique en gériatrie : modélisation et perspectives cliniques. Soins Gerontol. 2025 ; 30(173) : 18-22. doi: 10.1016/j.sger.2025.03.006.
  • Maeker E, Maeker-Poquet B. Le temps est-il un obstacle à l'empathie clinique ? Neurol Psychiatr Geriatr 2022 ; 22(128) : 82-95.
  • Maeker E, Maeker-Poquet B. Communication empathique dans les soins : un cas clinique. Revue de Gériatrie, 2021 ; 46(1) : 49-52.
  • Rogers CR. Empathic: an unappreciated way of being. Couns Psychol 1975 ; 5(2) : 2-10.
À propos des auteurs

Dr Eric MAEKER
Dr Eric MAEKER
Médecin Gériatre
Médecin gériatre et psychogériatre, spécialisé en soins palliatifs gériatriques. Fondateur et président de l'association Emp@thies dédiée à l'humanisation des soins. Membre des comités pédagogiques de l'Université Sorbonne. Auteur de publications scientifiques sur l'empathie médicale, les troubles neurocognitifs et la communication thérapeutique. Directeur de plus de vingt mémoires universitaires.
Bérengère MAEKER-POQUET
Bérengère MAEKER-POQUET
Infirmière Diplômée d'État
Infirmière diplômée d'État avec plus de quinze ans d'expérience hospitalière. Co-fondatrice et secrétaire de l'association Emp@thies. Co-auteure de publications scientifiques sur l'empathie médicale, l'annonce diagnostique et les soins centrés sur la personne. Formatrice en soins relationnels et accompagnement humaniste des personnes âgées.

 

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