Par Dr Éric Maeker, Bérengère Maeker-Poquet • Publié le • Mis à jour le
Son fils Paul a tout essayé.
Rien n'y fait. L'agitation empire. Madame R. s'énerve, accuse Paul de lui mentir. Les soirées deviennent un cauchemar pour tous les deux.
Un soir, épuisé, Paul décide de changer d'approche…
Cette situation, des milliers de familles la vivent chaque jour. Et si la solution ne résidait pas dans les arguments logiques, mais dans une autre façon de communiquer ?
La communication empathique n'est pas une technique compliquée réservée aux professionnels. C'est un ensemble de clés simples qui, une fois comprises et pratiquées, transforment les moments difficiles en occasions de connexion.
Suivons Paul et Madame R. pour découvrir ces 8 clés.

La première clé est peut-être la plus importante : l'authenticité. Les personnes âgées, fortes de leur expérience de vie, détectent immédiatement quand on “fait semblant” d'être à l'écoute.
L'implication authentique repose sur trois dimensions :
En pratique chez vous : Avant d'interagir dans un moment difficile, prenez trois respirations. Posez votre téléphone. Regardez vraiment votre proche. Cette présence authentique, même silencieuse, change tout.
Le non-jugement est l'élément le plus difficile à maîtriser — et le plus puissant. Il consiste à suspendre toute évaluation, tout étiquetage, toute catégorisation.
Les jugements se cachent partout :
La clé : distinguer l'observation du jugement.
| Jugement | Observation |
|---|---|
| “Elle est agressive” | “Elle a repoussé ma main et élevé la voix” |
| “Il fait exprès” | “Il a refusé le repas pour la troisième fois” |
| “Elle est confuse” | “Elle cherche ses clés et dit vouloir rentrer” |
En pratique chez vous : Quand vous sentez un jugement monter (“Il/elle est…”), reformulez en observation factuelle (“Je remarque que…”). Ce simple changement ouvre des portes que le jugement ferme.
70 à 90% de la communication passe par le non-verbal. Votre posture, votre regard, votre ton de voix parlent plus fort que vos mots.
Les éléments clés du non-verbal :
Le piège de l'incohérence : Dire “Je t'écoute” en soupirant et en regardant ailleurs crée une confusion qui augmente l'anxiété. Votre corps doit dire la même chose que vos mots.
En pratique chez vous : Mettez-vous à hauteur de votre proche (assis si elle est assise). Orientez votre corps vers elle. Ralentissez votre débit. Ces ajustements simples créent un climat de sécurité.
L'écoute commence par le silence — celui des paroles, mais aussi celui des pensées. Combien de fois “écoutons-nous” en préparant déjà notre réponse ?
L'écoute comprend trois dimensions :
Les obstacles modernes à l'écoute : téléphone à portée de main, télévision allumée, liste mentale des choses à faire, fatigue accumulée.
En pratique chez vous : Créez des moments de vraie disponibilité, même courts. Cinq minutes d'écoute totale valent mieux qu'une heure de présence distraite.
Reconnaître une émotion, c'est valider l'existence de l'autre. Ce n'est pas approuver un comportement, c'est dire : “Je vois ce que tu ressens, et c'est légitime.”
Cette phrase révèle tout : Madame R. n'est pas “confuse” ou “délirante”. Elle est dans son rôle de mère, celui qui a structuré toute sa vie. Son inquiétude est réelle, même si le contexte appartient au passé.
Ce qui change tout :
| Avant (invalidation) | Après (validation) |
|---|---|
| “Mais non, tes enfants sont grands !” | “Tu penses à tes enfants…” |
| “Tu n'as pas besoin de clés” | “Ces clés sont importantes pour toi” |
| “Calme-toi, il n'y a pas de raison” | “Je vois que tu es inquiète” |
En pratique chez vous : Nommez l'émotion que vous percevez : “Je ressens de la tristesse dans ce que j'entends”, “Je sens de l'inquiétude”, “J'ai le sentiment que quelque chose te préoccupe”. Cette simple reconnaissance a un pouvoir apaisant immédiat.
Les phrases qui commencent par “Tu” portent souvent un jugement implicite : “Tu ne m'écoutes pas”, “Tu es énervée”, “Tu recommences”.
Les “messages-je” expriment votre ressenti sans accuser :
| Message-tu (accusateur) | Message-je (descriptif) |
|---|---|
| “Tu cries tout le temps” | “Je me sens dépassé quand les voix montent” |
| “Tu ne fais aucun effort” | “Je me sens découragé en ce moment” |
| “Tu es impossible” | “Je ne sais plus bien quoi faire, accepterais-tu de me dire ce dont tu as besoin ou ce que tu ressens ?” |
En pratique chez vous : Quand vous sentez l'agacement monter, reformulez en “Je” : “Je suis fatigué”, “Je m'inquiète”, “Je ne comprends pas bien”. Cela désamorce le conflit et maintient le lien.
Notre cerveau ne comprend pas les négations tout de suite. “Ne cours pas” évoque… la course. “Ne t'inquiète pas” renforce… l'inquiétude. “Ne pense pas à Jumbo l'éléphant”… Impossible à faire ! Essayez.
| Formulation négative | Formulation positive |
|---|---|
| “Ne crie pas” | “Parlons doucement” |
| “Ne t'inquiète pas” | “Tu es en sécurité ici” |
| “Ne bouge pas” | “Reste confortablement assis” |
| “Il ne faut pas partir” | “Restons ensemble ce soir” |
Évitez aussi les exigences : “Tu dois”, “Il faut”, “C'est obligatoire” génèrent de la résistance. Préférez les propositions ouvertes : “Et si on…”, “Que dirais-tu de…”, “On pourrait…”.
En pratique chez vous : Avant de dire “ne fais pas…”, reformulez en “fais plutôt…”. Votre proche entendra une direction claire plutôt qu'une interdiction frustrante. Bien sûr, “tais toi” n'est pas au programme, vous l'aviez compris.
Les comportements ont plus de sens quand on connaît l'histoire de vie des gens. L'agitation du soir de Madame R. s'éclaire quand on sait qu'elle a été mère au foyer pendant 40 ans. À 18h, elle préparait le dîner pour ses enfants. Ce rôle l'a définie.
Posez-vous ces questions :
En pratique chez vous : Prenez le temps de rassembler les souvenirs, les photos, les récits. Cette connaissance transforme votre regard, car derrière un “comportement problématique” apparait une personne qui exprime quelque chose d'essentiel.
Même avec les meilleures intentions, certaines attitudes bloquent la communication :
| Piège | Exemple | Alternative |
|---|---|---|
| Rassurer trop vite | “Ne t'inquiète pas, tout va bien” | “Je vois que tu es inquiète” |
| Raisonner/argumenter | “Mais réfléchis, c'est impossible !” | “Raconte-moi ce qui te préoccupe” |
| Distraire | “Regarde plutôt la télé” | “Je suis là, on va trouver ensemble” |
| Ordonner | “Assieds-toi et calme-toi” | “Viens, on s'assoit ensemble pour en parler” |
| Minimiser | “C'est pas grave” | “Je comprends que ce soit difficile” |
Cette soirée avec Madame R. illustre le pouvoir de la communication empathique :
1. Observer sans juger → Paul a cessé de voir un “comportement à corriger” pour observer une inquiétude à comprendre.
2. Valider l'émotion → “J'ai l'impression que tu es inquiète ce soir” a ouvert une porte que “Calme-toi” fermait.
3. Entrer dans son monde → Au lieu de ramener sa mère dans la réalité présente, Paul l'a rejointe dans ce qui comptait pour elle.
4. Reconnaître son histoire → “Je me rappelle du pain perdu au goûter, c'était trop bon” honorait son identité profonde de mère.
L'agitation n'a pas disparu par magie. Elle s'est au moins un peu apaisée. Et surtout, la relation entre Paul et sa mère s'est transformée. Elle est passée de la confrontation épuisante à la connexion.
C'est un long chemin que de changer de point de vue. Il n'y aura aucun changement magique du tout au tout. Il y aura un parcours, un accompagnement, plus épanouissant.
Oui, et elle devient même plus importante. Quand les mots perdent leur sens, le non-verbal et la reconnaissance émotionnelle restent accessibles très longtemps. Adaptez votre communication avec des phrases plus courtes, un ton plus doux, une validation systématique des émotions. L'histoire de vie garde un ancrage puissant que vous pouvez mobiliser (ou pas).
Rappelez-vous que les mots blessants expriment souvent une détresse personnelle, pas une intention de nuire. Utilisez les “messages-je” en appuyant sur votre ressenti : “Je me sens blessé”, “je suis triste d'entendre que…” plutôt que “Tu es méchant(e)”. Accordez-vous le droit de quitter la pièce quelques minutes pour respirer. Votre calme est un objectif à cultiver.
Le refus est souvent une façon de préserver son propre sentiment de dignité et son autonomie. Proposez des choix plutôt que des obligations : “Tu préfères te laver maintenant ou après le petit-déjeuner ?” Reconnaissez son besoin de contrôle : “Je comprends que tu veuilles faire par toi-même.” Commencez par ce qu'il accepte et élargissez progressivement.
Paradoxalement, elles en font énormément gagner. Une situation de crise mal gérée peut durer des heures. Une émotion validée dès le départ s'apaise en quelques minutes (voire moins !!!). Au début, cela demande un effort conscient. Avec la pratique, ces réflexes deviennent naturels.
La clé n°1 (implication authentique) inclut la conscience de vos propres limites. C'est tellement difficile d'être empathique quand vous êtes épuisé. Préservez des temps de répit, acceptez de l'aide, parlez de vos difficultés. Prendre soin de vous est une nécessité, c'est sain. Et c'est la principale condition pour prendre soin de l'autre dans la durée.
L'histoire de Madame R. nous rappelle que derrière chaque comportement difficile, il y a une personne qui essaie d'exprimer quelque chose d'important.
La communication empathique ne fait pas disparaître les difficultés. Elle les transforme. Elle remplace l'affrontement par la connexion, l'épuisement par la compréhension, l'impuissance par des outils concrets.
Les 8 clés à retenir :
Ces clés ne demandent pas de compétences extraordinaires. Elles demandent de la pratique, de la patience — et beaucoup de bienveillance envers vous-même.