Nous nous connaissons à travers les autres.

Bérengère et Éric Maeker, 26 Juillet 2020.

Petites histoires cliniques

Petites histoires cliniques
  • Les « petites histoires cliniques » relatent des rencontres, des discussions, des observations propices à entretenir la réflexion.
  • Lorsque cela m’est possible, une autorisation de publication est demandée aux personnes concernées. Lorsque cela m’a été impossible, pour quelque raison que ce soit, j’ai pris la liberté de romancer en tâchant de conserver le fond intact. J’écris les histoires telles que je les ai vécues et en suspension de jugement.
  • Les lieux, les dates et les noms des personnes concernées par ces histoires sont volontairement exclus du récit pour en assurer la confidentialité.
  • Les « petites histoires cliniques » sont annoncées sur la page d'accueil du site et sur les réseaux sociaux auxquels je suis inscrit. Je vous invite à poursuivre la discussion via la page contact.
L'intersubjectivité est donc une condition de la réalisation de soi. Ce qui signifie que le chemin entre soi et soi-même passe systématiquement par autrui.
Julia de Funès

Cette vieille dame arrive en hospitalisation alors qu'elle est autonome à la maison. Son genou s'est dérobé à la dernière marche de son escalier extérieur. La réception s'est faite sur le genou droit occasionnant une immense plaie (20cm sur 5cm environ) pile au niveau de l'articulation. Arrivée aux urgences, la plaie déverse de grandes quantités de sang, normal vu qu'elle suit un traitement à base d'antivitamines K (les AVK sont des médicaments fluidifiants du sang) pour son arythmie cardiaque. Le saignement est tel que la suture est impossible. Elle arrive dans le service le lendemain.

Nos premières interactions sont difficiles. Elle me demande de rentrer chez elle, impossible à envisager à ce stade selon moi. J'ai en tête tellement de personnes ayant fait de graves complications sous AVK que j'exprime une grande réserve. Le début du séjour se déroule relativement bien. Je parviens à stabiliser son anémie. Malheureusement, comme elle ne supporte pas la contention élastique que j'ai prescrite pour éviter qu'un volumineux hématome se constitue au niveau du genou, elle me désapprouve. “ De toute façon, c'est à cause de votre bande que j'ai un hématome, ” me dit-elle. “ Mon docteur ferait mieux que vous. ” Je tiens bon, j'écoute les plaintes, le désarroi, la peur, la colère pendant que les culots globulaires coulent dans ses veines. Après plusieurs jours, alors que les choses commencent à aller mieux, voilà que les soignants du service détectent des selles sanglantes. Toujours sous AVK, la prise en charge s'annonce délicate. Fibroscopies de l'estomac en urgence, arrêt des traitements anticoagulants, adrénaline, clips, rien n'y fait. Le sang s'échappe de deux ulcères. Elle part en réanimation. La prise en charge reste délicate pendant deux presque trois semaines. Je discute régulièrement avec les réanimateurs pour choisir les meilleures options pour cette dame. Finalement la voilà de retour dans le service.

Elle n'a pas conscience de l'extrême gravité qu'était son problème médical.

J'entre dans la chambre, l'infirmière est en train de modifier les perfusions. Plusieurs poches partagent une voie d'accès centrale. Certaines sont toutes petites, d'autres énormes avec leur presque deux litres de contenance. Pour se représenter la chose, j'imagine bien un enfant jouer à cache-cache dans le service. Il se tiendrait debout derrière les poches et personne ne le verrait. Sorti de ma rêverie, j'amorce la discussion.

- Oh vous avez meilleure mine qu'en réa. Remarquez c'est normal.
- Ah vous voilà docteur. Comment je vais ?
- Mieux ! J'ai beaucoup discuté avec les réanimateurs pendant ces trois semaines à votre sujet.
- Vous avez pris de mes nouvelles, me questionne-t-elle comme si elle se raccrochait à tout comportement humain pour survivre. Elle est touchée et ne le montre pas. Sa voix s’en charge.
- Oui, je vous connais bien maintenant. Elle sourit.
Je poursuis alors que l'infirmière fait mine de patauger dans ses perfusions en tendant l'oreille sur notre conversation. Je le remarque et j'en profite pour donner des informations utiles aux deux personnes.
- J'ai compté, on vous a passé 21 culots globulaires et 3 concentrés plaquettaires.
La réponse est immédiate des deux côtés. L'infirmière : “ ah quand même ” sur un ton presque choqué. La dame de plus de 80 ans, sans voix, regarde alors l'infirmière avec le visage de l'étonnement. Elle commence à comprendre la gravité de la situation. J'accompagne la suite et lui indique que je repasserai dans l'après-midi. Comme nous sommes vendredi et que je prends une semaine de congés, après six mois de service ininterrompus suite à l'épisode de COVID, je souhaite l'avertir de mon absence.

Vient l'après-midi. Il ne se passe rien. Rien. C'est trop calme pour moi, je ne supporte pas l'inactivité quand j'ai ma blouse. Je vogue alors dans le couloir et salue tour à tour les personnes hospitalisées. Je tends la main au-dessus de ma tête pour les saluer, si je sens le besoin d'une interaction, je vais les voir et je discute. Pour la dernière chambre, j'entre directement. La dame aux 21 culots est dans son lit, elle se repose. Elle est plus détendue que le matin. Je laisse la discussion se faire. Elle est allongée dans le lit, son visage fait face au plafond, les traits sont pâles, elle paraît assommée. Dans la conversation, je m'inquiète de son séjour en réa. Elle m'évoque les visites bien difficiles de son époux. En période de COVID, les visites sont interdites. Elle a bénéficié d'une sorte de passe-droit.
- Oh super, votre époux a pu venir vous voir. Il peut venir dans le service, ça ne pose pas de problème s'il respecte les mesures de sécurité.
- Merci docteur. Je m'ennuie sans lui et lui s'ennuie sans moi. On est toujours à deux.
- Depuis combien de temps êtes-vous ensemble ?
- Trente ans, me répond-elle sans même sourciller. Ce chiffre m'interpelle, il ne correspond pas à son âge. Elle est sûrement désorientée après un séjour en réanimation, c'est fréquent.
- En quelle année vous êtes-vous mariés  ?
- En 60, j'avais 20 ans.
- Ah, et ça fait trente ans ?
Elle bredouille, son visage exprime à la fois la gêne et l'archéologie mnésique. Elle fouille sa mémoire…

- Ah bin non alors, ça fait plus docteur..
- Ah oui ! Vous vous rendez compte que vous êtes mariée depuis plus longtemps que je suis sur cette terre !

Sa réponse me marquera à vie sûrement. Je suis tellement heureux d'offrir ne serait-se qu'une seconde de réconfort aux personnes hospitalisées.

Ma phrase s'évapore à peine dans l'atmosphère pesante de sa chambre d'hospitalisation que, dans l'éther d'un instant, je vois son visage commencer à se tourner vers moi, d'un mouvement assuré et franc. Un immense sourire amorce son ascension de chacune de ses rides. Tous les muscles du visage se coordonnent dans cet effort. J'ai l'impression que pour eux, c'est un peu comme quand on s'étire en se réveillant, l'esprit entre rêve et réalité. Ses yeux se sont mi-clos. Il se prépare devant mes yeux un magnifique moment de vie. Dans la fraction de seconde qui suit, sa peau semble se réchauffer, elle passe du blanc au rosé. Nos visages se font face maintenant. Elle est toujours allongée dans son lit et moi à sa droite, debout, penché en avant, les coudes en appui sur ses barrières de lit. Et soudainement, un rire bruyant déflagre de sa bouche grande ouverte détruisant au passage tout la morne atmosphère de la chambre. Le gris devient arc-en-ciel. L'espace entier se remplit de joie le temps de six éclats incontrôlés et tellement naturels. Sans le dentier, le spectacle est cocasse. Je profite à plein de cet instant que je laisse vivre. Son corps est apaisé de ses douleurs. Je suis content.

Reviennent le silence et ses questions. Son visage se détend et affiche une expression d'insight. Cette mimique si typique qui accompagne les prises de conscience, entre étonnement et sentiment de perdition. La vie reprend son ordre bien malgré la conscience. Oui, 60 ans de mariage, pas 30. Et oui aussi, depuis plus longtemps que l'éclair de ma vie passée sur terre. Surtout, rester immobile, laisser faire, accompagner si besoin, voilà ce qui me passe dans l'esprit.

À cet instant précis, nous en avons appris sur nous bien plus qu'en des éternités de discussion. Elle a remis en ordre le temps de sa vie, la valeur de son amour pour son époux, peut-être aussi la valeur de sa propre vie, et que sais-je d'autre. De mon côté, le plaisir incommensurable à faire plaisir m'a rappelé comme les lits d'hospitalisation ne sont pas que souffrance et morne vie. Il m'a rappelé à mes valeurs d'humain toutes simples et si compliquées à la fois. Faire rire, rendre vie.

Nous nous connaissons à travers les autres.

  • Julia de Funès. Le développement (im)personnel. France ; Éditions de l'Observatoire, Sept 2019. Lien



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