Âgisme : comprendre et combattre cette discrimination invisible #

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Gérard a 78 ans. Cardiologue à la retraite. Il a formé des dizaines d’internes pendant quarante ans.

L’autre jour, dans un bus, il cherchait son titre de transport. L’homme derrière lui a soupiré, s’est penché vers sa femme et a dit, assez fort : « Les vieux, ils devraient pas prendre les transports aux heures de pointe. »

Gérard a trouvé son ticket. Il est monté. Il n’a rien dit.

Dans la rue, il a confié à sa fille qui l’accompagnait : « Tu sais, c’est bizarre. Je commence à me sentir… transparent. »

Ce sentiment a un nom. Et il abîme, bien plus qu’on ne le croit.

 

Vous avez peut-être reconnu quelqu’un dans cette scène. Ou peut-être vous-même, un jour, dans le rôle de l’homme qui soupire.

Ce n’est pas agréable à envisager. Personne ne se perçoit comme quelqu’un qui discrimine.

Mais l’âgisme n’est pas une question de mauvaise intention — c’est une question de regards que nous avons appris sans nous en rendre compte. Cet article aide à les reconnaître, les nôtres en premier.

 

Âgisme : comprendre et combattre cette discrimination invisible

 

Qu'est-ce que l'âgisme exactement ? #

Une définition en trois dimensions #

L'âgisme désigne l'ensemble des stéréotypes, des préjugés et des discriminations dirigés vers les personnes en raison de leur âge. Cette définition de l'OMS distingue trois composantes qui s'influencent mutuellement.

Les stéréotypes correspondent aux croyances et représentations mentales associées à l'âge. Par exemple, penser que toutes les personnes âgées sont lentes, technophobes ou dépendantes constitue un stéréotype, même si certains individus peuvent présenter ces caractéristiques.

Les préjugés désignent les sentiments et émotions ressentis envers une tranche d'âge. Le dégoût face au vieillissement physique, la peur de devenir vieux, ou l'irritation devant la lenteur d'un senior relèvent du préjugé.

La discrimination se traduit par des comportements et des actions qui désavantagent les personnes en raison de leur âge : refuser un emploi, un crédit, un traitement médical, ou simplement ignorer la parole d'une personne âgée dans une conversation.

Un phénomène qui touche tous les âges #

Contrairement aux idées reçues, l'âgisme ne concerne pas uniquement les personnes âgées. Les jeunes peuvent également en être victimes, notamment dans le monde professionnel où ils sont parfois considérés comme immatures ou inexpérimentés. Cependant, les recherches montrent que l'âgisme envers les seniors est plus répandu et plus délétère sur la santé.

L'âgisme peut être explicite, lorsqu'il est conscient et assumé, ou implicite, lorsqu'il s'exprime de façon automatique et inconsciente. Les études révèlent que même les personnes qui rejettent consciemment les stéréotypes sur l'âge peuvent avoir des attitudes âgistes implicites qui influencent leurs comportements.

L'âgisme intériorisé : quand on devient âgiste envers soi-même #

Un aspect particulièrement insidieux de l'âgisme réside dans son intériorisation. À force d'être exposées aux messages négatifs sur le vieillissement, les personnes âgées finissent par les intégrer et les appliquer à elles-mêmes. Elles peuvent alors renoncer à des activités, se dévaloriser, ou attribuer au vieillissement normal des symptômes qui mériteraient une consultation médicale.

Cette auto-discrimination génère un cercle vicieux : la personne qui se perçoit négativement adopte des comportements de retrait qui accélèrent son déclin fonctionnel, confirmant ainsi ses croyances initiales.

Quels sont les impacts de l'âgisme sur la santé ? #

Des conséquences mesurables sur l'espérance de vie #

Les recherches scientifiques sont claires : il existe un lien direct entre l'exposition à l'âgisme et la santé des personnes âgées. Les personnes qui intériorisent des perceptions négatives du vieillissement vivent en moyenne 7,5 ans de moins que celles qui ont une vision positive de l'avancée en âge. Cette différence considérable dépasse l'impact de nombreux facteurs de risque cardiovasculaire.

L'âgisme affecte également la santé cardiovasculaire, le risque de maladie de la mémoire, la récupération après une maladie et la qualité de vie globale. Ces effets s'expliquent par plusieurs mécanismes : stress chronique, comportements de santé moins favorables, moindre recours aux soins et prophéties auto-réalisatrices.

L'âgisme dans le système de santé #

Le milieu médical n'échappe pas à l'âgisme. Des études montrent que les professionnels de santé peuvent inconsciemment consacrer moins de temps aux patients âgés, leur proposer moins d'options thérapeutiques, ou attribuer leurs symptômes au “vieillissement normal” sans investigation approfondie.

Les personnes âgées elles-mêmes, influencées par l'âgisme intériorisé, peuvent hésiter à consulter, minimiser leurs symptômes ou refuser certains traitements qu'elles jugent “pas de leur âge”. Cette sous-médicalisation contribue à aggraver des problèmes de santé qui auraient pu être prévenus ou traités.

Un coût économique et social considérable #

L'âgisme génère un coût économique estimé à des milliards d'euros annuels dans les pays développés. Ce coût inclut les dépenses de santé évitables, la sous-utilisation des compétences des seniors sur le marché du travail, et les prestations sociales liées à une perte d'autonomie accélérée par l'exclusion.

Sur le plan social, l'âgisme prive la société de la contribution des personnes âgées : transmission des savoirs, engagement bénévole, soutien familial. Il appauvrit les échanges intergénérationnels et fragmente le tissu social.

Comment reconnaître l'âgisme au quotidien ? #

Dans le langage courant #

L'âgisme se glisse dans des expressions apparemment sans conséquence qui révèlent nos représentations inconscientes. Parler de quelqu'un en disant qu'il est “encore” actif, “encore” autonome ou qu'il fait “jeune pour son âge” sous-entend que la norme serait l'inactivité, la dépendance ou le déclin.

Les diminutifs infantilisants (“mamie”, “papi” utilisés par des inconnus), le tutoiement non consenti, ou le fait de s'adresser à l'accompagnant plutôt qu'à la personne âgée elle-même constituent des formes courantes d'âgisme relationnel. Vous en trouverez de multiples exemples dans le film The Father.

Dans les représentations médiatiques #

Les médias véhiculent souvent une image stéréotypée des personnes âgées, soit comme des êtres fragiles et dépendants, soit comme des “super seniors” exceptionnels. Cette vision ultra-contrastée nie la diversité des parcours de vieillissement et renforce les préjugés.

La publicité représente rarement des seniors dans des contextes valorisants ou simplement ordinaires. Quand ils apparaissent, c'est souvent pour des produits liés à la santé, au confort ou à la sécurité, rarement pour des loisirs, des voyages ou des technologies.

Dans les institutions et les politiques #

L'âgisme institutionnel se manifeste par des règles ou des pratiques qui désavantagent systématiquement les personnes âgées : limites d'âge pour certaines assurances ou crédits, discrimination à l'embauche, sous-financement de la recherche gériatrique, ou aménagements urbains inadaptés.

Les politiques de santé peuvent également être âgistes lorsqu'elles privilégient implicitement certaines tranches d'âge dans l'allocation des ressources ou la priorisation des soins.

Comment combattre l'âgisme ? #

1. Prendre conscience de ses propres biais #

La lutte contre l'âgisme commence par une prise de conscience de ses propres stéréotypes et préjugés. Chacun peut s'interroger sur ses réactions spontanées face aux personnes âgées et remettre en question ses automatismes.

Concrètement, cela implique de surveiller son langage pour éviter les expressions infantilisantes ou dévalorisantes, de s'adresser directement aux personnes âgées plutôt qu'à leur entourage, et de reconnaître leur expertise et leur autonomie décisionnelle.

2. Favoriser les contacts intergénérationnels #

Les recherches montrent que les contacts positifs entre générations réduisent l'âgisme. Ces échanges permettent de dépasser les stéréotypes en découvrant la diversité des personnes âgées et leurs compétences multiples.

Les initiatives intergénérationnelles peuvent prendre des formes variées : habitats partagés, programmes de mentorat, activités associatives communes, ou des occasions régulières de rencontre et d'échange dans la vie quotidienne.

3. Éduquer et sensibiliser #

L'éducation sur le vieillissement devrait commencer dès le plus jeune âge pour déconstruire les stéréotypes avant qu'ils ne s'ancrent. Des programmes éducatifs incluant des informations sur le vieillissement normal et pathologique, ainsi que des témoignages de personnes âgées diverses, ont montré leur efficacité.

La formation des professionnels de santé, du travail social et des services à la personne constitue également un levier majeur pour réduire l'âgisme institutionnel et améliorer la qualité des soins et de l'accompagnement.

4. Valoriser les contributions des aînés #

Reconnaître et mettre en lumière les apports des personnes âgées à la société contribue à changer les représentations. Cela passe par la valorisation de leur expertise professionnelle, de leur engagement associatif, de leur rôle dans la transmission familiale et culturelle.

5. Agir au niveau politique #

La lutte contre l'âgisme nécessite des actions à l'échelle sociétale : législation anti-discrimination incluant explicitement l'âge, politiques d'emploi favorisant le maintien des seniors au travail, financement de la recherche sur le vieillissement, et représentation équilibrée des personnes âgées dans les médias publics.

 

FAQ #

Questions Fréquentes

Je n'ai pas l'impression d'être âgiste, comment savoir si j'ai des préjugés inconscients ?

Posez-vous ces questions : “Est-ce que j'attribue automatiquement les oublis d'une personne âgée à son âge, alors que je n'y penserais pas pour une personne plus jeune ?”, “Est-ce que je parle plus fort ou plus lentement sans vérifier si c'est nécessaire ?”, “Est-ce que je m'adresse à l'accompagnant plutôt qu'à la personne ?”.

Comment réagir quand je suis témoin d'âgisme envers un proche ?

Intervenez calmement mais fermement. Exemple : “Ma mère peut répondre elle-même, merci de vous adresser directement à elle.” Si l'âgisme vient d'un professionnel de santé, vous pouvez demander poliment qu'il explique ses décisions en incluant votre proche dans la conversation. Après l'épisode, parlez-en avec votre proche pour valider son ressenti et l'encourager à exprimer ses besoins.

Mon proche âgé a intériorisé des croyances négatives sur le vieillissement, comment l'aider ?

Évitez de le contredire frontalement car cela peut renforcer ses croyances. Privilégiez : valoriser ses compétences actuelles, lui proposer des activités adaptées à ses capacités (pas trop faciles), lui présenter des modèles de vieillissement positif, l'encourager à maintenir des liens sociaux. Si l'auto-dévalorisation est importante, une consultation psychologique peut aider.

L'âgisme touche-t-il aussi les professionnels de santé spécialisés en gériatrie ?

Oui, même les professionnels formés peuvent avoir des biais âgistes implicites. Cependant, la spécialisation et l'exposition régulière à des personnes âgées diverses réduisent généralement ces biais. Les gériatres sont justement formés à distinguer le vieillissement normal du pathologique et à respecter l'autonomie décisionnelle des patients âgés.

L'humour sur la vieillesse est-il forcément âgiste ?

L'humour sur l'âge n'est pas automatiquement problématique, cela dépend du contexte et de l'intention. Un humour bienveillant partagé entre générations diffère d'un humour méprisant. Questions à se poser : “Est-ce que je rirais de cette blague devant la personne concernée ?”, “Est-ce que l'humour renforce un stéréotype négatif ou le déconstruit ?”. Les personnes âgées elles-mêmes pratiquent souvent l'autodérision de façon saine.

 

À retenir : changer notre regard pour une société plus juste #

Gérard n'est pas transparent. Mais il le devient quand on le traite comme tel.

L'âgisme n'est pas une fatalité — c'est une habitude. Et les habitudes, ça se changent.

Nos attitudes et nos comportements peuvent évoluer. La prise de conscience de nos propres stéréotypes, les contacts entre générations, l'éducation : ces leviers fonctionnent. Les études le montrent.

Ce soir, demandez-vous si les personnes âgées peuvent prendre le bus même aux heures de pointe. Pas avant. Pas après. Avec tout le monde.

C'est une ouverture.

Références #

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À propos des auteurs

Dr Eric MAEKER
Dr Eric MAEKER
Médecin Gériatre
Médecin gériatre et psychogériatre, spécialisé en soins palliatifs gériatriques. Fondateur et président de l'association Emp@thies dédiée à l'humanisation des soins. Membre des comités pédagogiques de l'Université Sorbonne. Auteur de publications scientifiques sur l'empathie médicale, les troubles neurocognitifs et la communication thérapeutique. Directeur de plus de vingt mémoires universitaires.
Bérengère MAEKER-POQUET
Bérengère MAEKER-POQUET
Infirmière Diplômée d'État
Infirmière diplômée d'État avec plus de quinze ans d'expérience hospitalière. Co-fondatrice et secrétaire de l'association Emp@thies. Co-auteure de publications scientifiques sur l'empathie médicale, l'annonce diagnostique et les soins centrés sur la personne. Formatrice en soins relationnels et accompagnement humaniste des personnes âgées.

 

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