Solitude des personnes âgéesla comprendre pour mieux l'accompagner #

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03/11

Depuis la mort de son mari, Solange, 78 ans, allume la radio dès le réveil — pour entendre des voix.

Ses enfants vivent loin et appellent le dimanche. Elle leur dit que tout va bien.

Le reste de la semaine, il lui arrive de ne parler à personne.

La solitude du grand âge ne crie pas. Elle s'installe en silence. Et aujourd'hui, il est établi qu'elle pèse sur la santé autant qu'une vraie maladie.

 
 
Près de 2 personnes âgées sur 3 présentent une solitude dite modérée et 1 sur 3 une solitude sévère. Paradoxalement, les personnes vivant en institution seraient plus susceptibles d'être sujettes à la solitude.
– Grover S. Loneliness in elderly : A mini-review. Consortium Psychiatricum. 2022 ;3(1):30-36.
 

Si vous vous reconnaissez dans l'histoire de Solange — pour vous-même ou pour un proche — sachez que ce que vous ressentez a toute sa place ici. La solitude n'est ni un caprice, ni une faiblesse de caractère, ni une étape « normale » du grand âge qu'il faudrait accepter en silence. C'est une souffrance réelle, partagée par beaucoup, et sur laquelle on peut agir. Et si vous êtes le proche qui s'inquiète, la culpabilité ou le sentiment d'impuissance que vous portez sont, eux aussi, légitimes. Prenez le temps de lire ce qui suit, à votre rythme.

 

La solitude des séniors

 

Pourquoi la solitude touche-t-elle autant les personnes âgées ? #

En consultation, je vois rarement la solitude arriver par la grande porte. Presque personne ne me dit « docteur, je me sens seul ». Les proches, eux, me parlent d'un sommeil qui se dérègle, d'un appétit qui s'en va, d'une fatigue à sortir de chez soi.

La solitude avance masquée.

Elle touche aujourd'hui un très grand nombre de personnes âgées et préoccupe autant les familles que les soignants — au point que certains gouvernements ont nommé des ministres dédiés à la question.

En distinguer les visages, séparer ce qui passe de ce qui s'installe, c'est déjà commencer à mieux accompagner nos aînés.

Quels sont les différents types de solitude selon la durée ? #

La solitude ne se présente pas toujours sous la même forme. Les chercheurs distinguent plusieurs types selon leur durée et leurs causes.

La solitude passagère (normale) #

Tout le monde connaît la solitude passagère : le dimanche soir où la maison paraît trop grande, les quelques jours après le départ des petits-enfants.

Solange la ressentait déjà, certains soirs d'hiver, bien avant la mort de son mari. Elle va, elle vient, ne laisse pas de trace. Elle fait partie de l'expérience humaine la plus ordinaire et ne présente aucun caractère inquiétant.

La solitude liée à une situation précise (temporaire) #

La solitude situationnelle, elle, naît d'un événement précis.

Marcel, 81 ans, a quitté la maison de toute une vie pour se rapprocher de sa fille, à deux cents kilomètres. Nouveau quartier, plus un seul visage connu au marché : pendant des mois, il a eu le sentiment d'être devenu invisible.

Un veuvage récent, une hospitalisation produisent le même effet. Cette forme est temporaire : avec le temps et un accompagnement approprié, elle se résorbe le plus souvent.

La solitude au long cours ou chronique (préoccupante) #

Reste la solitude chronique, celle qui s'installe et persiste plus de deux ans, avec le sentiment durable que les relations manquent ou ne suffisent plus.

C'est la pente que descendait Solange, semaine après semaine, à mesure que la radio se substituait aux voix réelles. C'est cette forme qui inquiète le plus les soignants : c'est elle qui pèse sur la santé.

La solitude se différencie aussi selon les relations concernées #

La solitude intime est celle qui a frappé Solange : la disparition de l'être cher dont la présence rythmait chaque jour. Ce qui manque alors n'est pas le nombre de gens autour de soi — c'est cette présence irremplaçable, celle qui apportait un soutien émotionnel fort.

La solitude sociale résulte du manque de liens avec la famille et les amis proches. Ces relations de proximité apportent habituellement soutien et sentiment d'appartenance.

La solitude collective traduit l'absence de liens avec des personnes partageant des centres d'intérêt communs, même si ces relations restent moins intenses.

La solitude peut-elle être bénéfique ? #

Cette question mérite une réponse nuancée. Les chercheurs font une distinction claire entre deux expériences différentes.

La solitude choisie comme expérience positive #

Toutes les solitudes ne se ressemblent pas. Il y a celle qui s'impose, et celle que la personne choisit. La seconde est une expérience positive : la personne décide elle-même de s'accorder du temps seule et peut y mettre fin quand elle le souhaite. Marcel, une fois ses repères retrouvés dans son nouveau quartier, a redécouvert le plaisir d'une matinée tranquille avec ses mots croisés — un silence choisi, qui repose au lieu de peser. Ces moments permettent la réflexion, la détente et le ressourcement personnel.

Cette forme volontaire se caractérise par plusieurs éléments : elle relève d'un choix personnel, procure paix et tranquillité, et la personne garde le contrôle sur la situation. Loin de constituer un problème, cette capacité à être bien seul témoigne souvent d'un équilibre psychologique sain.

Les bénéfices potentiels #

Les périodes de solitude choisie permettent aux personnes âgées de se reconnecter avec elles-mêmes, de faire le bilan de leur vie ou simplement d'apprécier des moments de calme. Cette forme de solitude favorise une introspection constructive.

Cependant, les recherches se concentrent principalement sur la solitude problématique. Les études manquent encore pour mesurer précisément les bénéfices de la solitude choisie chez les personnes âgées.

Quand la solitude devient-elle problématique ? #

Reconnaître le basculement d'une solitude normale vers une forme problématique constitue un enjeu important pour l'entourage.

Les facteurs de risque d'une solitude néfaste #

Plusieurs événements peuvent transformer une solitude passagère en expérience durable et douloureuse :

  • Le décès d'un conjoint, d'un proche ou d'un ami
  • Le départ des enfants (syndrome du “nid vide”)
  • La perte de la capacité à conduire
  • Les troubles de la vue ou de l'audition
  • La fragilité physique limitant les déplacements
  • Un déménagement avec perte du réseau de voisinage
  • La retraite entraînant la disparition des liens professionnels

Les signaux d'alarme #

Certains signes doivent alerter. Le sentiment d'être rejeté par les autres en est un, particulièrement douloureux : la personne finit par se croire « de trop ». L'autre signal, c'est la perte de contrôle — quand la personne ne choisit plus sa solitude, quand les heures sans personne s'allongent sans qu'elle l'ait décidé. C'est précisément ce basculement qui sépare la solitude qui passe de celle qui blesse.

Quel est l'impact de la solitude sur la santé ? #

La solitude chronique a des conséquences lourdes sur la santé. Pour en mesurer l'ampleur, les chercheurs l'ont comparée au tabagisme de quinze cigarettes par jour (méta-analyse de Holt-Lunstad et collègues, 2010). L'image est forte, et elle dit l'essentiel : le lien social n'est pas un confort, c'est un déterminant de santé.

Sur la santé physique #

La solitude augmente le risque de maladies cardiovasculaires, d'accident vasculaire cérébral, de diabète et d'arthrite. Elle s'associe également à un taux de cholestérol élevé et à un affaiblissement du système immunitaire.

Les comportements induits aggravent ces risques : diminution de l'activité physique, troubles du sommeil, malnutrition, augmentation du tabagisme et de la consommation d'alcool.

Sur la santé mentale #

La solitude constitue un facteur de risque majeur pour la dépression et l'anxiété. Elle augmente également le risque de développer une maladie neurocognitive et s'associe à une hausse des pensées suicidaires.

Des données récentes montrent aussi un lien avec l'utilisation problématique d'Internet chez les personnes âgées.

Quelles sont les solutions efficaces validées scientifiquement ? #

Face à ces conséquences, plusieurs approches ont montré leur efficacité pour accompagner les personnes souffrant de solitude.

Les approches efficaces #

Quatre types d'interventions donnent de bons résultats :

  • 1. Améliorer les compétences sociales : apprendre à mieux communiquer, savoir faire et recevoir des compliments
  • 2. Renforcer le soutien social : programmes de parrainage, systèmes de jumelage, appels téléphoniques réguliers
  • 3. Multiplier les contacts sociaux : activités de groupe, exercices collectifs, formations informatiques, jardinage
  • 4. Travailler sur les pensées négatives : aider la personne à identifier et modifier ses idées fausses sur les relations

L'approche la plus efficace #

L'intervention la plus efficace ne consiste pas d'abord à remplir l'agenda de la personne. Elle vise ce qu'elle se dit en silence : « Mes enfants ont mieux à faire. » « Si j'appelle, je vais déranger. » « À mon âge, on ne se fait plus d'amis. » Solange en était convaincue — voilà pourquoi elle répétait au téléphone que tout allait bien. Le travail consiste à reconnaître ces idées automatiques négatives, puis à les traiter comme des hypothèses à vérifier plutôt que comme des vérités. Desserrer ces certitudes, c'est commencer à desserrer la solitude.

Les interventions individuelles montrent une efficacité supérieure aux approches de groupe, soulignant l'importance d'une personnalisation selon chaque situation.

Approches complémentaires #

D'autres techniques offrent des résultats encourageants : méditation, thérapie par le rire, visites d'animaux, rencontres amicales avec des bénévoles, ou encore animations par visioconférence.

Quand consulter un gériatre ? #

Le bon moment pour consulter un gériatre, c'est quand la solitude dure, qu'une tristesse s'installe, que les journées se vident de leurs activités, ou simplement quand un proche sent que « quelque chose ne va plus ». Mieux vaut consulter trop tôt que trop tard : un accompagnement précoce évite que la solitude ne devienne chronique.

 

Questions fréquentes #

 
Comment différencier solitude choisie et solitude subie ?

La distinction tient à un seul critère : la liberté de mettre fin à ce moment de solitude. La solitude choisie relève d'une décision personnelle ; elle peut être interrompue à volonté, procure paix et ressourcement, et laisse intact le sentiment de garder le contrôle. La solitude subie, elle, est imposée par les circonstances, se révèle difficile voire impossible à interrompre, et génère souffrance, tristesse et sentiment d'impuissance. Pour vous repérer en cas de doute, observez la tonalité émotionnelle : des plaintes récurrentes orientent vers une solitude subie, une sérénité tranquille vers une solitude choisie.

Mon proche vit seul mais dit ne pas être seul, est-ce possible ?

Oui, c'est tout à fait possible. Vivre seul n'est pas la même chose que se sentir seul. La nuance est essentielle : l'isolement objectif se mesure au nombre de contacts, tandis que la solitude subjective renvoie au sentiment de manque. Une personne qui vit seule tout en entretenant un réseau social satisfaisant — amis, voisins, associations, famille émotionnellement proche — peut se sentir parfaitement entourée. C'est la qualité des relations qui compte, bien davantage que leur nombre.

Les réseaux sociaux et Internet peuvent-ils réduire la solitude ?

Oui et non, selon l'usage qui en est fait. Du côté des bénéfices, Internet aide à maintenir le lien avec une famille éloignée, à rejoindre des groupes d'intérêt commun et, grâce aux visioconférences, à réduire l'isolement géographique. Du côté des risques, un usage excessif peut virer à l'addiction, remplacer les contacts réels et nourrir une comparaison sociale dévalorisante. L'équilibre idéal consiste à utiliser Internet comme un complément aux relations réelles, et non comme leur substitut — une formation adaptée aux seniors facilite grandement un usage serein.

Combien de temps après un deuil la solitude devient-elle anormale ?

Il n'existe pas de délai fixe. Dans un deuil qui suit son cours, l'amélioration est progressive sur six à dix-huit mois, avec un retour graduel du plaisir dans les activités et une acceptation de la perte. La solitude devient préoccupante lorsque aucune amélioration n'apparaît après douze à dix-huit mois, que le retrait social persiste, que les nouvelles relations sont refusées et qu'une dépression s'installe. Une consultation auprès d'un gériatre est recommandée dès lors que la situation stagne au-delà de six mois.

Quelles activités concrètes proposer à un proche souffrant de solitude ?

Le choix se fait selon la mobilité et les centres d'intérêt de votre proche. Parmi les pistes concrètes : les clubs seniors (gymnastique douce, jeux, sorties), le bénévolat associatif qui valorise la transmission de l'expérience, les ateliers créatifs (peinture, écriture), le jardinage partagé, les cours d'informatique ou de tablette, les visites de musées et de cinéma, ou encore les cafés de rencontres intergénérationnels. L'essentiel est de commencer doucement, à raison d'une activité par semaine, de respecter un éventuel refus et de valoriser chaque tentative.

 

À retenir : préserver bénéfices, réduire risques #

La solitude chez les personnes âgées présente de multiples visages, allant de formes bénéfiques de solitude choisie à des expressions problématiques aux conséquences importantes. Touchant jusqu'à 60% des personnes âgées, elle nécessite une approche nuancée et personnalisée. Les interventions efficaces, notamment celles ciblant les pensées négatives, offrent des perspectives encourageantes. L'enjeu consiste à sensibiliser l'entourage à ces distinctions pour proposer un accompagnement adapté qui préserve les bénéfices de la solitude choisie tout en prévenant ses formes problématiques. Quant à Solange, il aura suffi qu'une voisine pousse sa porte une fois par semaine, puis qu'un atelier d'écriture lui redonne une raison de sortir, pour que la radio cesse d'être sa seule compagnie.

Références #

 
 
À propos des auteurs

Dr Eric MAEKER
Dr Eric MAEKER
Médecin Gériatre
Médecin gériatre et psychogériatre, spécialisé en soins palliatifs gériatriques. Fondateur et président de l'association Emp@thies dédiée à l'humanisation des soins. Membre des comités pédagogiques de l'Université Sorbonne. Auteur de publications scientifiques sur l'empathie médicale, les troubles neurocognitifs et la communication thérapeutique. Directeur de plus de vingt mémoires universitaires.
Bérengère MAEKER-POQUET
Bérengère MAEKER-POQUET
Infirmière Diplômée d'État
Infirmière diplômée d'État avec plus de quinze ans d'expérience hospitalière. Co-fondatrice et secrétaire de l'association Emp@thies. Co-auteure de publications scientifiques sur l'empathie médicale, l'annonce diagnostique et les soins centrés sur la personne. Formatrice en soins relationnels et accompagnement humaniste des personnes âgées.

 

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