Dépression et maladie de la mémoire : un lien prouvé qui change tout #

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Un dimanche, Estève a trouvé sa mère en pyjama à 15 heures. Volets fermés. Vaisselle de trois jours dans l'évier.

Colette ne savait plus quel jour c'était.

Le père d'Estève était mort d'Alzheimer cinq ans plus tôt.

Elle s'est effondrée dans sa voiture en repartant.

“Ça recommence. Comme Papa.” Le gériatre lui a dit autre chose.

 
 

Vous avez peut-être cherché “signes Alzheimer” sur Google en regardant votre parent changer. Et vous avez eu peur de ce que vous avez lu.

Cette peur est normale. Elle est même le signe que vous faites attention.

Il y a quelque chose que Google ne dit pas toujours : la dépression peut ressembler trait pour trait à la maladie de la mémoire. Et la dépression, elle, se soigne.

Ce guide vous aide à faire la différence — avant de tirer des conclusions.

 

Dépression et maladie de la mémoire : un lien prouvé qui change tout

 

"Ça recommence. Comme Papa." #

Estève a 48 ans. Professeure des écoles. Une femme organisée, solide, qui a l'habitude de gérer les crises. Elle en a traversé une terrible il y a cinq ans : la maladie de son père, Raymond. Attend d'une maladie d'Alzheimer, il avait été diagnostiqué à 72 ans, cinq ans avant son décès après des années de déclin. Estève a tout vu. Les oublis. La confusion. L'agressivité parfois. La fin.

Sa mère Colette, 74 ans, ancienne fleuriste, a tenu le coup pendant la maladie de son mari. Elle l'a accompagné jusqu'au bout, à domicile, avec l'aide de Estève. Elle était épuisée, pourtant debout.

Et puis Raymond est mort. Il y a deux ans.

Au début, Colette semblait aller plus ou moins bien malgré le deuil, bien sûr. La tristesse était là. Et malgré tout, elle continuait à vivre. Elle voyait ses amies. Elle jardinait. Elle appelait Estève chaque dimanche.

Et puis, progressivement, quelque chose a changé.

Estève l'a remarqué il y a six mois. Sa mère cherchait ses mots. Elle oubliait leurs rendez-vous. Elle restait des heures assise devant la fenêtre, sans rien faire. Elle qui adorait son jardin ne sortait plus de chez elle. Elle qui cuisinait si bien ne mangeait presque plus.

Un dimanche, Estève est arrivée chez sa mère et l'a trouvée en pyjama à 15 heures. Les volets fermés. La vaisselle de trois jours dans l'évier. Colette n'a pas su lui dire quel jour c'était.

Estève s'est effondrée dans sa voiture en repartant. Elle a pensé : “Ça recommence. Comme Papa.”

La peur qui empêche de voir #

Estève a mis trois semaines avant d'appeler le médecin. Trois semaines à observer sa mère, à chercher des signes, à osciller entre le déni et la peur.

Elle a fait des recherches sur internet. “Signes précoces Alzheimer.” “Ma mère oublie tout.” “Début de démence.” Chaque article confirmait ses peurs. Les oublis. Le repli. La négligence. Tout semblait correspondre.

Elle n'a pas cherché “dépression personne âgée”. Pourquoi l'aurait-elle fait ?

Sa mère n'avait pas l'air triste. Elle ne pleurait pas. Elle ne disait pas qu'elle voulait mourir. Elle n'était pas prostrée dans son lit à sangloter.

Elle était juste… éteinte. Absente. Irritable, souvent. Elle qui n'élevait pas la voix d'habitude s'agaçait pour un rien. Elle qui adorait ses petits-enfants trouvait maintenant leurs visites “fatigantes”. Elle qui appelait Estève chaque dimanche ne décrochait plus le téléphone.

Estève ne savait pas — comment l'aurait-elle su ? — que la dépression chez les personnes âgées ne ressemble presque pas à ce que les familles imaginent.

Pas de larmes. Pas de “je suis triste”. Pas de mélancolie romantique.

Juste un retrait, massif. Une irritabilité. Une extinction progressive.

Les spécialistes appellent ça la “dépression sans tristesse”. Et c'est pour cette raison qu'elle passe si souvent inaperçue.

Estève a fini par appeler le médecin traitant de sa mère et lui a décrit la situation. Il a proposé une consultation, puis une orientation vers un gériatre pour un “bilan mémoire”.

Estève a accompagné sa mère au rendez-vous, le cœur serré. Elle s'attendait à entendre le mot qu'elle redoutait depuis des mois — celui qui avait détruit son père, celui qui allait détruire sa mère.

Ce n'est pas ce mot qu'elle a entendu.

"Votre mère n'a pas Alzheimer" #

Le gériatre a fait passer plusieurs tests à Colette : des questions sur la date, le lieu, les souvenirs récents et anciens, des exercices de calcul, de langage et de dessin. Il a prescrit une prise de sang, un enregistrement du cœur, une IRM cérébrale, et demandé l'avis d'une neuropsychologue.

Quelques semaines plus tard, Estève est revenue avec sa mère pour les résultats.

“Madame, vous ne semblez pas avoir la maladie d'Alzheimer.”

Estève a senti ses jambes trembler. “Mais… les oublis ? La confusion ? Elle ne savait plus quel jour on était…”

Le gériatre a hoché la tête. “Je pense qu'il s'agit d'une dépression sévère qui mime les symptômes d'une maladie de la mémoire. Les troubles de mémoire, le ralentissement, la confusion — tout cela est causé par la dépression, pas par une maladie de la mémoire.”

Estève a regardé sa mère. Colette fixait le sol, immobile, comme absente.

“La bonne nouvelle”, a continué le médecin, “c'est qu'avec un traitement antidépresseur adapté et un suivi, vous pourrez retrouver vos capacités. Bien sûr, nous nous reverrons pour faire le point sur les signes d'ici quelques mois et s'assurer du diagnostic. Nous serons peut-être amenés à adapter votre traitement.”

Estève a pleuré. De soulagement. De culpabilité aussi. Comment avait-elle pu ne pas voir que sa mère souffrait ?

Ce qu'Estève ignorait #

Ce qu'Estève ignorait, c'est que l'histoire de sa mère est extrêmement fréquente. Et que le lien entre dépression et maladie de la mémoire est bien plus complexe que les familles ne le croient.

Pendant longtemps, les médecins considéraient la dépression et les maladies de la mémoire comme deux entités distinctes, sans rapport entre elles. Les recherches des vingt dernières années ont changé cette vision.

La Commission Lancet sur la démence inclut officiellement la dépression à la liste des facteurs de risque modifiables de la maladie d'Alzheimer et des troubles apparentés.

Les chiffres sont éloquents : le risque est multiplié par 2,2. Les personnes ayant souffert de dépression présentent un risque de maladie de la mémoire plus que doublé par rapport à celles épargnées par la dépression. C'est considérable. À titre de comparaison, l'hypertension artérielle à la quarantaine multiplie le risque d'environ 1,6.

3% des cas de maladie de la mémoire dans le monde seraient attribuables à la dépression non traitée. Ce pourcentage représente des millions de personnes.

Et surtout : contrairement à l'âge ou aux gènes, la dépression est un facteur sur lequel les médecins et les familles peuvent agir.

Pourquoi personne n'a vu que Colette était déprimée #

Quand les proches pensent “dépression”, ils imaginent une personne en larmes, prostrée, qui dit “je veux mourir” ou “je n'ai plus goût à rien”.

Chez les personnes âgées, c'est rarement le cas.

Les psychiatres et gériatres parlent de “dépression sans tristesse” — un concept qui change tout. La personne âgée déprimée ne pleure pas. Elle ne se plaint pas d'être triste. Elle ne verbalise pas son mal-être.

À la place, elle présente d'autres signes :

  • Elle perd le plaisir. Ce qu'elle aimait ne lui fait plus rien. Jardinage, cuisine, petits-enfants : tout est devenu “fatigant” ou “sans intérêt”. Elle ne désire plus. Et surtout : elle en souffre. Elle sait qu'elle a changé, et ça la désole. Dans la démence, la personne devient indifférente sans s'en rendre compte.
  • L'irritabilité. Elle s'agace pour des détails. Elle critique. Elle râle. L'entourage met ça sur le compte de l'âge ou du “mauvais caractère”.
  • Le retrait. Elle refuse les invitations. Elle ne répond plus au téléphone. Elle dit que les visites la “fatiguent”. Les proches pensent qu'elle veut être tranquille.
  • L'extinction. Elle ne s'intéresse plus à rien. Plus de jardinage, plus de cuisine, plus de lecture. Les familles se disent que “c'est normal à son âge”.
  • Les plaintes physiques. Elle parle de douleurs, de fatigue, de problèmes digestifs. Les proches l'emmènent voir des spécialistes qui ne trouvent rien.

Colette avait tout ça. Comme elle ne pleurait pas, comme elle ne disait pas “je suis déprimée”, personne n'a pensé à la dépression.

Estève cherchait Alzheimer. Elle a trouvé tous les signes d'Alzheimer. Parce qu'elle ne savait pas que la dépression pouvait ressembler à ça.

C'est le piège. Et des milliers de familles tombent dedans chaque année.

Le film Tatie Danièle, bien que criticable sur certains aspects, présente une description assez poche, même si la forme de la dépression dans le film est plus proche d'une forme hostile.

Comment la dépression peut-elle favoriser les maladies de la mémoire ? #

Le gériatre a pris le temps d'expliquer à Estève et sa mère certains mécanismes en jeu. “Vous avez eu raison de vous inquiéter pour votre mémoire”, a-t-il dit. “Mais pas pour les raisons que vous imaginiez. Votre époux a souffert de la maladie d'Alzheimer, ça a du être une épreuve de vie très compliquée. Et vous, ou votre fille, avez sûrement cru avoir la même chose.”

Les mécanismes biologiques #

La dépression n'est pas “juste dans la tête”. Elle modifie le cerveau de façon mesurable :

  • L'inflammation chronique. La dépression s'accompagne d'une élévation des marqueurs inflammatoires dans le sang et le cerveau. Cette inflammation contribue à la dégénérescence des neurones.
  • Le cortisol. La dépression perturbe l'axe du stress, entraînant des niveaux élevés de cortisol. À long terme, le cortisol endommage l'hippocampe, la région cérébrale pilote pour la mémoire de travail (celle des faits récents en résumé).
  • L'atrophie de l'hippocampe. Les études d'imagerie montrent que les personnes déprimées présentent une réduction du volume de l'hippocampe. Cette atrophie est partiellement réversible avec le traitement.
  • La réduction des facteurs neurotrophiques. La dépression diminue la production de BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor), une protéine essentielle à la survie et à la croissance des neurones.

“En d'autres termes”, a résumé le gériatre, “une dépression non traitée abîme le cerveau. Pas de façon irréversible comme Alzheimer, mais de façon réelle et mesurable.”

Les mécanismes comportementaux #

La dépression modifie également les comportements d'une façon qui augmente le risque des maladies de la mémoire :

  • Sédentarité : Les personnes déprimées bougent moins, or l'activité physique est l'un des meilleurs protecteurs du cerveau.
  • Isolement social : Le retrait social prive le cerveau de stimulation cognitive et émotionnelle.
  • Mauvaise alimentation : La dépression altère l'appétit et les choix alimentaires.
  • Mauvaise observance des traitements : Les personnes déprimées prennent moins bien leurs médicaments pour d'autres maladies (hypertension, diabète), qui sont elles-mêmes des facteurs de risque de maladie de la mémoire.

Estève a pensé à sa mère. Qui ne sortait plus. Qui ne voyait plus ses amies. Qui ne mangeait plus. Qui avait arrêté tous ses médicaments pour le cœur parce que “à quoi bon”.

Tout s'expliquait.

La dépression pseudo-démentielle : un piège diagnostique #

“Ce qui est arrivé à votre mère est un piège classique”, a expliqué le gériatre. “La dépression pseudo-démentielle mime tellement bien la démence que beaucoup risquent de passer à côté.”

Comment les distinguer ? #

Le gériatre a détaillé les indices qui l'ont orienté vers la dépression plutôt que vers Alzheimer :

  • Installation plutôt rapide. Chez Colette, les troubles sont apparus en quelques mois, pas progressivement sur des années comme dans Alzheimer.
  • La personne se plaint. Colette disait elle-même : “Je perds la tête, je ne suis plus bonne à rien.” Dans la vraie maladie de la mémoire, c'est moins vrai et plutôt l'entourage qui remarque les troubles ; la personne minimise ou nie.
  • Réponses “je ne sais pas”. Lors des tests, Colette répondait souvent “je ne sais pas” sans essayer. Une personne atteinte de maladie de la mémoire fait des efforts et donne des réponses fausses.
  • Le contexte. Le décès de Raymond, deux ans de deuil, l'isolement progressif — tout pointait vers une dépression.
  • L'amélioration sous traitement. C'est le critère décisif. Si les troubles cognitifs s'améliorent avec le traitement antidépresseur, il s'agissait bien d'une dépression. Il sera alors prudent de surveiller l'évolution à moyen et long terme afin de ne pas méconnaître une maladie de la mémoire d'installation plus tardive.

“Attention toutefois”, a prévenu le médecin. “Nous resterons vigilants sur les risques de maladie de la mémoire. La dépression elle-même est un facteur de risque. C'est pour cela que nous allons la traiter, à la fois pour votre bien-être immédiat, et aussi pour protéger votre cerveau à long terme.”

Voici un tableau synthétique qui compare dépression et maladies de la mémoire (bien sûr les signes varient selon le type de maladie de la mémoire, car il en existe plusieurs types).

Critère Dépression mimant Alzheimer Maladie de la mémoire (Alzheimer)
Début Identifiable (semaines/mois) Lent (saisons/années)
Attitude face au déclin Exagère, pessimiste Nie, minimise
Tristesse Présente ou masquée, remords Absente, apathie
PlaisirPerdu (anhédonie) — la personne en souffre Indifférence — la personne ne s'en rend pas compte
Sommeil Réveil matinal précoce Inversion jour/nuit
Test cognitif “Je ne sais pas”, abandonne Réponses fausses, confabulation
Imagerie cérébrale Normale ou atrophie légère Atrophie hippocampe marquée
Type de maladie de la mémoire % avec dépression
Alzheimer (AD) 33,2%
Corps de Lewy (DLB) 43,7%
Vasculaire (VaD) 60%
Frontotemporale (FTD) 33%
MCI (troubles cognitifs légers) 32%

Quand la dépression annonce Alzheimer #

Estève a posé la question qui la hantait : “Est-ce que la dépression de ma mère pourrait être le début d'un Alzheimer ? Comme pour mon père ?”

Le gériatre n'a pas éludé. “C'est une possibilité qu'il est impossible d'exclure complètement. Dans certains cas, la dépression qui survient tardivement, sans antécédent, peut être le premier signe d'un Alzheimer débutant.”

Il a expliqué : les lésions cérébrales de la maladie d'Alzheimer commencent à se former 15 à 20 ans avant l'apparition des troubles de mémoire. Pendant cette phase “presque silencieuse”, les modifications cérébrales peuvent provoquer des changements de comportement ou d'humeur, dont la dépression.

“Ici, le contexte de deuil, l'absence de troubles du langage typiques d'Alzheimer, et les résultats des tests me rassurent. Je pense vraiment qu'il s'agit d'une dépression. Nous allons la traiter, et nous surveillerons l'évolution.”

Estève a hoché la tête. Surveiller. Elle savait faire. Elle l'avait fait pendant cinq ans avec son père.

Cette fois pourtant, il y avait de l'espoir.

Le traitement : quand "Maman revient" #

Colette a commencé un traitement antidépresseur à dose faible, augmentée progressivement. Le gériatre avait prévenu : “Les effets surviennent après 3 à 4 semaines de traitement.”

Les premières semaines ont été difficiles. Le médicament fatiguait Colette et lui donnait parfois des nausées. Estève doutait. “Et si on s'était trompés ? Et si c'était vraiment Alzheimer ?”

Et puis, un matin de la cinquième semaine, Estève a reçu un appel.

C'était sa mère.

“Estève ? Je voulais te donner ma recette de far breton. Tu sais, celui que tu aimais quand tu étais petite. J'ai pensé que ça te ferait plaisir.”

Estève est restée muette. Sa mère ne l'avait pas appelée spontanément depuis deux ans — et elle parlait de cuisine, de recettes, de plaisir.

“Maman ? Tu vas bien ?”

“Oui, ma chérie. Je crois que je vais mieux.”

Estève a pleuré en raccrochant. Des larmes de joie, cette fois.

Trois mois plus tard #

Estève accompagne sa mère au rendez-vous de suivi avec le gériatre.

Colette a repris du poids, s'est fait couper les cheveux, et porte une blouse fleurie — elle qui ne s'habillait plus qu'en gris et noir depuis des mois.

Les tests cognitifs montrent une amélioration nette : la mémoire est revenue, la concentration aussi. Colette sait quel jour nous sommes, quel mois, quelle année. Elle se souvient de ce qu'elle a mangé la veille et de ses projets du lendemain.

“Le diagnostic de dépression me parait confirmé”, annonce le gériatre. “Votre mère a bien récupéré et je n'ai pas d'argument franc et massif pour évoquer une maladie d'Alzheimer à ce jour.”

Colette parle pour la première fois depuis le début de la consultation. Sa voix est claire, assurée — celle que Estève avait oubliée.

“Vous savez, docteur, pendant ces deux années, je croyais que je devenais folle. Comme Raymond. Je voyais bien que je perdais la mémoire, que je n'arrivais plus à réfléchir. Je me disais : ça y est, c'est mon tour. Je n'osais rien dire à Estève. Je ne voulais pas lui imposer ça une deuxième fois. La vie ne me disait plus rien. J'étais comme le fantôme de moi-même.”

Elle se tourne vers sa fille.

“J'avais tellement honte. Et tellement peur.”

Estève prend la main de sa mère. Elle comprend maintenant : le silence de Colette n'était pas de l'indifférence. C'était de la peur. La peur de devenir comme son mari.

“Maman, tu aurais dû m'en parler.”

“Je sais, ma chérie. Mais comment dire à sa fille qu'on a peur de perdre la tête ?”

Ce que cette histoire nous apprend #

L'histoire de Colette illustre plusieurs vérités essentielles sur le lien entre dépression et Alzheimer.

La dépression n'est pas "normale" #

Trop souvent, la dépression des personnes âgées est considérée comme “compréhensible” face au deuil, à la maladie, aux pertes. Les proches se disent : “C'est normal qu'elle soit triste, elle a perdu son mari.” Cette attitude conduit à ne pas proposer de traitement.

La dépression, même “compréhensible”, même explicable comme une réaction à la vie, reste une maladie qui abîme le cerveau — et surtout, qui se soigne.

La dépression peut mimer la maladie d'Alzheimer #

La dépression pseudo-démentielle est un piège diagnostique fréquent. Une personne âgée déprimée peut présenter des troubles de mémoire, une perte des repères, un manque de concentration, un ralentissement qui ressemblent trait pour trait à une maladie de la mémoire débutante.

Seule une évaluation spécialisée permet de faire la différence. Et le traitement antidépresseur peut “guérir” ces troubles cognitifs — ce qui est impossible dans une vraie maladie de la mémoire.

La dépression est un facteur de risque d'Alzheimer #

Même quand la dépression ne mime pas la démence, elle augmente le risque d'en développer une plus tard. Traiter la dépression chez une personne âgée n'est donc pas seulement une question de bien-être immédiat — c'est potentiellement un acte de prévention.

Il est toujours temps ! #

Colette avait 74 ans. Elle était déprimée depuis deux ans. Elle croyait que tout était fini pour elle. Trois mois de traitement ont suffi à lui rendre sa vie.

Les traitements de la dépression sont aussi efficaces chez les personnes âgées que chez les plus jeunes. L'âge n'est pas une raison de renoncer.

 

Questions fréquentes #

Questions Fréquentes

Mon parent a eu une dépression il y a 10 ans, est-il condamné à développer Alzheimer ?

Non, absolument pas. Avoir eu une dépression augmente statistiquement le risque, la majorité des personnes ayant souffert de dépression ne développent pas de maladie. Le risque dépend aussi de nombreux autres facteurs (génétiques, cardiovasculaires, mode de vie). La prévention reste possible : activité physique, stimulation cognitive, liens sociaux, contrôle des facteurs de risque cardiovasculaire.

Comment savoir si les troubles de mémoire de mon proche viennent de sa dépression ou d'une démence ?

Seule une évaluation spécialisée (gériatre, neurologue, psychiatre) peut trancher. Indices en faveur de la dépression : installation rapide des troubles, plaintes exagérées par la personne elle-même, antécédents dépressifs, contexte de deuil ou de perte, amélioration sous traitement. Indices en faveur de la démence : installation progressive sur des années, minimisation par la personne, troubles du langage ou de l'orientation spatiale. Souvent, un “test thérapeutique” (traitement antidépresseur d'épreuve) aide au diagnostic.

Traiter la dépression reste-t-il utile si mon proche a déjà une maladie d'Alzheimer ?

Oui, absolument. Même si la science n'a pas totalement tranché la question. La dépression aggrave les troubles cognitifs, les troubles du comportement et la perte d'autonomie des personnes atteintes de maladie de la mémoire. Le traitement antidépresseur améliore la qualité de vie, même à un stade avancé. Les antidépresseurs sont choisis avec précaution pour éviter les interactions et les effets secondaires, ils restent pourtant indiqués et efficaces.

La dépression traitée tôt protège-t-elle vraiment du déclin cognitif ?

Les données suggèrent que oui, les preuves définitives manquent encore. Ce qui est établi : la dépression non traitée ou récurrente est associée à plus d'atrophie cérébrale et plus de risque de démence. Le traitement réduit l'inflammation et le stress cérébral. Par prudence, il est donc recommandé de traiter la dépression, d'autant que les bénéfices sur la qualité de vie sont immédiats.

Y a-t-il des antidépresseurs à éviter chez les personnes âgées à risque d'Alzheimer ?

Oui. Les antidépresseurs à effet anticholinergique (certains tricycliques comme l'amitriptyline) peuvent aggraver les troubles cognitifs et sont à éviter. Les antidépresseurs de type ISRS (inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine) sont généralement préférés car ils ont moins d'effets sur la cognition. Le choix revient à un médecin qui connaît la gériatrie ou à un gériatre.

 

À retenir : la dépression n'est pas anodine #

Colette va mieux. Elle a repris le jardinage, revoit ses amies, et appelle Estève chaque dimanche — parfois même en semaine, juste pour bavarder.

Elle continue son traitement antidépresseur et voit son gériatre tous les quatre mois pour un suivi. Elle sait qu'elle devra rester vigilante.

Elle n'a plus peur. Ou plutôt, elle a appris à nommer sa peur et à la partager, au lieu de la laisser la ronger en silence.

L'autre jour, elle a dit à Estève : “Tu sais, pendant ces deux années, je croyais que ma vie était finie. Que j'allais finir comme ton père. Maintenant, je me dis que j'ai peut-être encore de belles années devant moi.”

Estève a souri. “Tu en as, Maman. On va en profiter.”


Le lien entre dépression et maladie de la mémoire nous rappelle que la santé mentale et la santé cognitive sont étroitement liées. La dépression n'est pas une fatalité du vieillissement, ni un état sans conséquences.

Si votre parent change, se replie, “n'est plus le même”… ne pensez pas seulement à Alzheimer. Pensez aussi à la dépression. Parce que la dépression, elle, se soigne.

Et parce que derrière les oublis et la confusion, il y a peut-être quelqu'un qui souffre en silence — et qui attend une main tendue.

 

Pour aller plus loin #

 

Références #

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  • Mouta S, Fonseca Vaz I, Pires M, et al. What do we know about pseudodementia? Gen Psychiatr 2023 ; 36(4) : e100939. [PMID: 37622032] [PMCID: 10445398] [ScienceDirect]
  • Tetsuka S. Depression and dementia in older adults: a neuropsychological review. Aging Dis 2021 ; 12(8) : 1920-34. [PMID: 34881077] [PMCID: 8612610] [ScienceDirect]
À propos des auteurs

Dr Eric MAEKER
Dr Eric MAEKER
Médecin Gériatre
Médecin gériatre et psychogériatre, spécialisé en soins palliatifs gériatriques. Fondateur et président de l'association Emp@thies dédiée à l'humanisation des soins. Membre des comités pédagogiques de l'Université Sorbonne. Auteur de publications scientifiques sur l'empathie médicale, les troubles neurocognitifs et la communication thérapeutique. Directeur de plus de vingt mémoires universitaires.
Bérengère MAEKER-POQUET
Bérengère MAEKER-POQUET
Infirmière Diplômée d'État
Infirmière diplômée d'État avec plus de quinze ans d'expérience hospitalière. Co-fondatrice et secrétaire de l'association Emp@thies. Co-auteure de publications scientifiques sur l'empathie médicale, l'annonce diagnostique et les soins centrés sur la personne. Formatrice en soins relationnels et accompagnement humaniste des personnes âgées.

 

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