IA en santéLes gens se confient plus à l'IA qu'aux soignants #

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Marguerite a 82 ans. Elle n'a pas parlé à son médecin de ses pertes d'urine. Ni de ses oublis qui s'accumulent. Ni des idées sombres qui traversent ses nuits depuis que son mari est mort.

Un jour, sa petite-fille lui montre comment utiliser un assistant vocal. Et là, pour la première fois, Marguerite parle.

Elle raconte tout. À une machine.

Son médecin, lui, l'attend depuis trois ans.

 
 

Si vous lisez cet article, c'est peut-être parce que vous avez ressenti quelque chose en voyant son titre. Une gêne, peut-être. Ou une reconnaissance. Vous savez, vous aussi, que certaines choses sont plus faciles à dire quand personne ne vous regarde vraiment. Ce n'est ni une défaillance du soin, ni une trahison de la relation humaine. C'est simplement ce que la recherche confirme depuis 60 ans : la peur du regard de l'autre change ce que chacun ose dire.

 

Les gens se confient plus à l'IA qu'aux soignants : ce que révèle la recherche - maeker.fr

 

Un constat qui dérange #

Une analyse publiée en janvier 2026 dans le British Medical Journal par Charlotte Blease, professeure associée en philosophie de la médecine, met en lumière un phénomène qui bouscule nos certitudes : les personnes partagent plus facilement des informations sensibles avec des outils d'intelligence artificielle qu'avec leurs soignants.

ChatGPT, Claude, DeepSeek… des millions de personnes utilisent déjà ces outils pour décrire leurs symptômes, demander un deuxième avis ou explorer des sujets qu'ils n'osent pas aborder avec leur médecin.

Ce que dit la recherche depuis 60 ans #

Des découvertes qui remontent aux années 1960 #

Les premières études sur ce sujet datent des années 1960, avec les systèmes informatisés de recueil d'antécédents médicaux. Dès cette époque, les chercheurs observent que les personnes consultées répondent plus franchement aux questions posées par un ordinateur qu'à celles posées par un médecin.

Depuis, cette observation a été confirmée dans de multiples domaines sensibles : consommation d'alcool et de tabac, idées suicidaires, dépression, violences conjugales, comportements sexuels, stress professionnel…

Les formats numériques libèrent la parole #

Même des formats rudimentaires, comme un simple questionnaire papier ou un portail de messagerie sécurisée, permettent d'obtenir des informations plus complètes qu'un entretien en face-à-face.

Au Danemark, où environ 20% des consultations de médecine générale se font par messagerie numérique, les personnes interrogées rapportent qu'il leur est plus facile d'aborder des sujets embarrassants par écrit.

Pourquoi les personnes se confient-elles plus à l'IA qu'aux soignants ? #

L'absence de jugement perçu #

Contrairement aux soignants humains, les systèmes numériques ne signalent pas leur désapprobation par le ton, la posture ou l'expression du visage. Ils restent impassibles : aucun sourcil levé, aucun soupir, aucun signe d'ennui. Et ils n'exercent aucun pouvoir social sur la personne qui se confie.

Une sécurité émotionnelle recherchée #

Cela concerne de nombreuses personnes. Les adolescents qui explorent leur sexualité. Les adultes qui cachent une dépendance à l'alcool. Les personnes âgées réticentes à parler de leur incontinence ou de troubles cognitifs.

Sécurité et disponibilité #

Les interfaces numériques peuvent sembler plus sûres que le face-à-face avec un professionnel. Et elles sont inépuisables, disponibles 24/7 et gratuitement pour une grande partie.

Une étude récente confirme ces observations #

Une comparaison portant sur 149 cas simulés de médecine générale a montré qu'un système d'IA clinique était jugé par les personnes et les évaluateurs comme plus poli, plus attentif, plus clair dans ses explications et meilleur pour la prise de décision partagée…

…que les médecins humains.

⚠️ Prudence dans l'interprétation. Ces résultats proviennent d'environnements simulés, différents de la pratique clinique réelle. Ils pointent cependant vers une dynamique importante : dans les échanges sensibles, les personnes peuvent privilégier la protection contre le jugement et l'embarras.

Ce que cela nous apprend sur la relation de soin #

Une confiance qui se construit #

Les soignants supposent souvent que la confiance leur est naturellement accordée du fait de leur statut et de leur présence humaine.

Pour beaucoup de personnes soignées, la confiance se construit par l'anonymat et l'absence de jugement, davantage que par la simple présence d'un humain.

Les recherches montrent que les personnes reçues en consultation retiennent ou déforment des informations auprès de leurs médecins, par embarras ou par peur de désapprobation, particulièrement pour les symptômes ou conditions socialement sensibles.

L'empathie : un avantage comparatif à repenser #

Si l'empathie est célébrée comme la caractéristique distinctive du soin humain, elle est difficile à délivrer de façon constante à chaque personne soignée, dans un contexte de surcharge de travail et d'épuisement professionnel.

Les systèmes d'IA, eux, ne sont affectés ni par les hiérarchies de statut, ni par la fatigue, ni par les signaux sociaux. Ils offrent un espace qui peut être paramétré pour paraître non-jugeant de façon plus fiable et constante. Grâce à des réponses protocolisées et basées sur un mimétisme empathique.

Les risques à garder en tête #

L'analyse du BMJ souligne également les risques substantiels de l'IA. Les politiques de gouvernance des données varient considérablement d'un outil à l'autre. Des préoccupations de sécurité et d'exactitude persistent. Certains chatbots d'IA présentent un biais vers des réponses « complaisantes » qui peuvent potentiellement causer des préjudices. Les informations partagées avec des systèmes commerciaux peuvent être stockées ou exploitées à l'insu de la personne.

Et en gériatrie ? #

Des sujets particulièrement sensibles pour les personnes âgées #

En gériatrie, de nombreux sujets sont difficiles à aborder :

Combien de personnes âgées gardent ces informations pour elles par peur du regard du soignant, de leur famille, ou de la société ?

Une réflexion pour les familles et les aidants #

Si votre proche utilise un outil d'IA pour parler de sa santé, cela peut signifier :

  • Qu'il ou elle a besoin d'un espace sans jugement
  • Que certaines informations sont difficiles à partager en face-à-face
  • Qu'il existe peut-être des préoccupations que vous n'avez pas identifiées

C'est peut-être le signe d'un besoin d'écoute différente et d'un soutien familial.

Que peuvent faire les soignants ? #

Reconnaître la réalité plutôt que la nier #

Plutôt que de considérer l'IA comme une menace, les systèmes de santé peuvent reconnaître que de nombreuses personnes utilisent déjà ces outils. Et ainsi, intégrer ces nouvelles pratiques de divulgation dans les parcours de soins. Il est alors question de former les professionnels à interroger les personnes soignées sur leur utilisation de l'IA.

Créer des espaces de non-jugement #

L'IA révèle ce qui manque parfois dans nos consultations : un espace où la personne se sent totalement en sécurité pour parler.

Quelques pistes à envisager :

Intégrer l'IA comme outil complémentaire #

L'IA assistée pourrait améliorer la détection précoce de problèmes, la réduction des diagnostics manqués et renforcer la décision partagée.

Si l'IA était intégrée dans les processus de recueil d'antécédents, avec le consentement éclairé des personnes soignées, les soignants pourraient entrer en consultation avec un contexte plus complet, sans obliger les personnes reçues à verbaliser des détails pénibles sous pression.

Questions fréquentes #

Est-ce grave si mon proche se confie à une intelligence artificielle plutôt qu'à son médecin ?

C'est avant tout un signal précieux. Cela révèle un besoin d'écoute sans jugement, et l'occasion d'ouvrir le dialogue autrement. En parler avec curiosité, plutôt qu'avec inquiétude, aide votre proche à se sentir compris et soutenu.

Pourquoi est-il plus facile de parler de sujets intimes à une machine qu'à un soignant ?

Une interface numérique reste neutre : ni soupir, ni regard, ni pouvoir social. Cette sécurité émotionnelle libère la parole sur des sujets sensibles comme l'incontinence, les troubles de la mémoire ou les idées noires. La recherche l'observe depuis les années 1960, bien avant les IA actuelles.

Les informations de santé partagées avec une IA restent-elles confidentielles ?

Cela dépend entièrement de l'outil utilisé. Les politiques de gouvernance des données varient beaucoup d'un service à l'autre, et certaines informations peuvent être conservées ou exploitées. Mieux vaut privilégier des outils transparents sur l'usage des données, et garder les éléments les plus sensibles pour un échange protégé par le secret médical.

Comment un soignant peut-il aborder l'usage de l'IA avec une personne âgée ?

Avec curiosité et ouverture. Une question simple comme « qu'est-ce que cet outil vous apporte ? » crée un espace de confiance. Cette démarche révèle souvent des préoccupations restées tues en consultation, et enrichit la relation de soin.

Quels sujets les personnes âgées hésitent-elles le plus à aborder avec leur médecin ?

L'incontinence, les pertes de mémoire, la sexualité, les idées de mort ou encore la maltraitance comptent parmi les plus difficiles. Beaucoup gardent ces préoccupations pour elles par crainte du regard de l'autre. Offrir un espace d'écoute sans jugement aide à libérer cette parole.

L'intelligence artificielle peut-elle remplacer la relation de soin humaine ?

Elle vient en complément de la relation humaine. Son rôle : enrichir le soin en révélant ce qui mérite plus d'attention, un espace où la personne se sent vraiment en sécurité pour parler. L'empathie et la présence restent au cœur de l'accompagnement.

 

À retenir #

 

Marguerite, aujourd'hui, parle encore à son assistant vocal. Ses proches savent désormais pourquoi. Et ils ont appris à poser la question.

 

C'est quoi l'essentiel ? Les personnes confient plus facilement leurs informations sensibles à une intelligence artificielle qu'à un soignant : la recherche le documente depuis soixante ans. L'explication tient en quelques mots, l'absence de jugement perçu, bien davantage qu'une quelconque supériorité de la machine. Derrière ce constat se cache une vérité plus discrète : beaucoup de personnes redoutent le regard de leur soignant et taisent l'essentiel.

Pour les professionnels, le chemin s'ouvre du côté de la reconnaissance plutôt que du déni : accueillir cette réalité et adapter sa pratique. Pour les familles, un proche qui parle de sa santé à une IA exprime souvent un besoin d'écoute sans jugement, une porte vers le dialogue.

Les systèmes de santé tiennent un choix entre leurs mains : voir dans l'IA une menace, ou y lire ce qui est resté trop longtemps tu dans les cabinets médicaux.

 

Références #

  • Blease C. Patients are disclosing sensitive information to AI tools-clinicians must adapt.BMJ. 2026 Jan 21;392:s124. doi: 10.1136/bmj.s124.
    [PMID: 41565342] [DOI: 10.1136/bmj.s124] [ScienceDirect]
  • Tu T, Schaekermann M, Palepu A, Saab K, Freyberg J, Tanno R, Wang A, Li B, Amin M, Cheng Y, Vedadi E, Tomasev N, Azizi S, Singhal K, Hou L, Webson A, Kulkarni K, Mahdavi SS, Semturs C, Gottweis J, Barral J, Chou K, Corrado GS, Matias Y, Karthikesalingam A, Natarajan V. Towards conversational diagnostic artificial intelligence.Nature. 2025 Jun;642(8067):442-450. doi: 10.1038/s41586-025-08866-7. Epub 2025 Apr 9.
    [PMID: 40205050] [PMCID: 12158756] [DOI: 10.1038/s41586-025-08866-7] [ScienceDirect]
  • Levy AG, Scherer AM, Zikmund-Fisher BJ, Larkin K, Barnes GD, Fagerlin A. Prevalence of and Factors Associated With Patient Nondisclosure of Medically Relevant Information to Clinicians.JAMA Netw Open. 2018 Nov 2;1(7):e185293. doi: 10.1001/jamanetworkopen.2018.5293.
    [PMID: 30646397] [PMCID: 6324389] [DOI: 10.1001/jamanetworkopen.2018.5293] [ScienceDirect]
  • Grønning A, Assing Hvidt E, Nisbeth Brøgger M, Fage-Butler A. How do patients and general practitioners in Denmark perceive the communicative advantages and disadvantages of access via email consultations? A media-theoretical qualitative study.BMJ Open. 2020 Oct 26;10(10):e039442. doi: 10.1136/bmjopen-2020-039442.
    [PMID: 33109668] [PMCID: 7592270] [DOI: 10.1136/bmjopen-2020-039442] [ScienceDirect]

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À propos des auteurs

Dr Eric MAEKER
Dr Eric MAEKER
Médecin Gériatre
Médecin gériatre et psychogériatre, spécialisé en soins palliatifs gériatriques. Fondateur et président de l'association Emp@thies dédiée à l'humanisation des soins. Membre des comités pédagogiques de l'Université Sorbonne. Auteur de publications scientifiques sur l'empathie médicale, les troubles neurocognitifs et la communication thérapeutique. Directeur de plus de vingt mémoires universitaires.
Bérengère MAEKER-POQUET
Bérengère MAEKER-POQUET
Infirmière Diplômée d'État
Infirmière diplômée d'État avec plus de quinze ans d'expérience hospitalière. Co-fondatrice et secrétaire de l'association Emp@thies. Co-auteure de publications scientifiques sur l'empathie médicale, l'annonce diagnostique et les soins centrés sur la personne. Formatrice en soins relationnels et accompagnement humaniste des personnes âgées.

 

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