Empathie aidantquand "bien faire" ne suffit plus #
Par Dr Éric Maeker, Bérengère Maeker-Poquet • Mis à jour le
1510/13
Kalie tient le volant à deux mains. Immobile, elle pleure.
Vingt minutes plus tôt, elle était dans la cuisine de sa mère. Elle avait posé les courses, sorti le rôti, expliqué pour la troisième fois pourquoi manger reste important même quand le cœur n'y est plus.
Sa mère, Myrthilde, 82 ans, l'a regardée. Longtemps. Puis trois mots, à voix basse : « Tu ne comprends rien. »
Kalie est partie. Elle n'a pas claqué la porte. Elle l'a fermée doucement, comme si quelque chose pouvait encore se casser.
Dans la voiture, elle se dit deux choses contradictoires. Qu'elle fait tout ce qu'elle peut. Et qu'elle se trompe sur toute la ligne.
Cet article est pour elle. Et pour vous, peut-être.
✅ Carl Rogers, fondateur de l'approche centrée sur la personne, l'a découvert en fin de carrière.
✅ Identifier les opportunités empathiques permet de maintenir le lien empathique.
✅ Repérer, recevoir, restituer, vérifier : quatre étapes simples qui ouvrent ce qui semblait fermé.
✅ Le processus protège aussi de l'épuisement en facilitant le repérage d'un dysfonctionnement.
Vous avez peut-être vécu ce moment où votre proche se ferme alors que vous voulez seulement aider. Cette colère sourde, cette culpabilité, cette envie de tout laisser tomber, ce sont des émotions normales. Elles ne disent rien de votre amour ou de votre engagement : elles disent que vous touchez aux limites d'une posture relationnelle que personne n'apprend à l'école. Ce guide vous offre mieux que des trucs : une carte.

Kalie face au silence de sa mère #
Myrthilde a perdu son mari il y a quatorze mois. Elle vit seule, dans la maison familiale. Elle a un peu la mémoire qui flanche, comme quelqu'un de 82 ans pense-t-elle. Et surtout sa tristesse épaissit. Aussi épaisse que le pull de son défunt mari qui trône encore sur sa chaise. Elle dresse d'ailleurs, chaque jour, la table pour deux. Elle laisse sonner le téléphone, elle ne répond plus.
Kalie est sa seule fille. Elle vient chaque dimanche, parfois plus. Elle a essayé toutes les phrases possibles :
- « Maman, mange un peu, s'il te plaît. »
- « Tu vas finir par tomber malade si tu restes comme ça. »
- « Papa n'aurait pas voulu que tu te laisses aller. »
- « Si tu sortais un peu, ça t'aiderait. »
Chaque phrase semblait raisonnable. Chacune, pourtant, crispait Myrthilde un peu plus.
Ce dimanche-là, après les trois mots de Myrthilde, Kalie a fait un pas de côté. Elle a cherché une autre manière d'être là.
Elle est tombée sur les travaux d'un psychologue américain nommé Carl Rogers.
L'empathie : ce que c'est, ce que ce n'est pas #
Avant d'aller plus loin, que signifie le mot « empathie » ?
Pas la compassion. Pas la sympathie. #
La compassion, c'est ressentir la souffrance de l'autre et vouloir la soulager. C'est un mouvement vers. Très beau.
La sympathie, c'est « je suis avec toi », « je ressens comme toi ». Souvent, elle déborde : vous portez la douleur de votre proche, vous la prenez à votre compte, et vous coulez avec lui.
L'**empathie**, elle, est plus subtile. Elle dit : « Je perçois ton monde comme si c'était le mien, sans perdre de vue le “comme si”. » C'est la formule de Rogers. Le « comme si » est essentiel : il permet de comprendre profondément sans se noyer.
Kalie, jusque-là, oscillait entre compassion (agir pour réparer Myrthilde) et sympathie (pleurer comme Myrthilde dans la voiture).
Carl Rogers : « comme si c'était mon monde » #
Rogers a fondé en 1957 ce que nous appelons l'approche centrée sur la personne. Le principe est simple à dire, difficile à vivre : la personne en face de vous sait, mieux que vous, ce dont elle a besoin. Votre rôle consiste à l'accompagner pour qu'elle accède à ses propres ressources, sans chercher à la convaincre ni à la sauver.
Cette idée a transformé la psychothérapie. Elle transforme aussi, doucement, la manière dont les soignants et les aidants peuvent être présents auprès des personnes âgées.
Or Rogers a fait un pas de plus, à la fin de sa vie, qui change tout pour les aidants.
L'empathie est un processus vivant #
Pendant trente ans, Rogers a théorisé l'empathie comme un état du thérapeute : une qualité d'être, une présence : un don que vous avez ou que vous n'avez pas.
En 1975, il publie un article qui retourne sa propre théorie. L'empathie, écrit-il, est un processus. Une suite d'étapes vivantes, qui se déploient au fil de la rencontre.
Pourquoi ce changement importe-t-il pour vous, aidant ?
Parce que si l'empathie est un état, vous l'avez ou vous ne l'avez pas. Vous êtes “doué” ou pas. Game over.
Si l'empathie est un processus, alors chaque étape peut être décrite, analysée et travaillée. Et chaque échec relationnel, comme celui de Kalie ce dimanche-là, devient accessible à une forme de compréhension empathique. Quelle étape a dérapé ? Où le maillon a-t-il cédé ?
C'est exactement ce que nous avons modélisé, avec Bérengère, dans nos travaux de recherche en gériatrie : un processus en 10 étapes. La page "Empathie : 10 étapes pour mieux comprendre" détaille chacune d'elles à partir d'une situation médicale. Ici, nous vous proposons l'angle aidant.
10 étapes qui se répondent #
Voici, à grands traits, le chemin que suivent deux personnes lors d'un échange empathique.
D'abord, vous vous rencontrez (étape 1) et vous interagissez (étape 2). Le contexte compte : un dimanche calme dans la cuisine de Myrthilde n'est pas un mardi 18h après une journée de travail. Lorsqu'il est question de rencontre, il est aussi question de consentement. La rencontre est-elle consentie ? Intervient-elle au bon moment ? L'interaction est-elle réelle ?
Votre proche exprime des opportunités empathiques (étape 3). Une phrase. Un soupir. Un silence. Un geste. Une colère qui surgit sans raison apparente. Toute l'importance est de savoir les reconnaître et de les accepter comme telles. Une tendance agressive envers soi peut être perçue comme une attaque directe ou comme l'expression d'un besoin insatisfait, d'un inconfort.
Vous recevez ces opportunités (étape 4), ou pas. Si vous êtes déjà ailleurs (dans ce que vous voulez dire, dans ce que vous voulez faire), elles passent sans être vues alors qu'elles sont des portes ouvertes à l'échange.
Vous intégrez (étape 5) en vous cette opportunité. C'est-à-dire que vous mettez en lien ce que votre proche exprime avec son histoire, ses besoins probables, ce que vous connaissez de lui. Vous identifiez les émotions du moment, les siennes comme les vôtres. C'est là le terreau de la compréhension empathique.
Vous internalisez (étape 6) : vous laissez l'émotion vous toucher, sans vous laisser submerger. C'est ici que beaucoup d'aidants s'épuisent ; nous y reviendrons.
Vous restituez (étape 7), ou autrement dit, vous formulez votre compréhension de ce qui a été échangé. Ici, la formulation est très importante. Le mieux est d'utiliser la première personne du singulier. « J'ai l'impression que… », « J'entends que… ». Cela évite la confrontation. C'est toute la nuance entre « Tu ne m'écoutes pas » et « J'ai l'impression que cela fait naître un sentiment d'incompréhension ».
Votre proche reçoit votre restitution (étape 8), la valide ou la corrige (étape 9), et la conversation entre dans un nouveau cycle (étape 10). Parfois, c'est : « Non, je ne me sens pas en colère » quasiment hurlé. Ceci est un retour pour le moins franc et une excellente opportunité empathique. Opportunité car l'émotion est enfin nommée et peut donc être travaillée.
Dix étapes où chaque maillon compte.
Pourquoi cette vision change tout pour les aidants #
Kalie, en lisant cela, a saisi l'essentiel : ses dimanches catastrophiques étaient le signe que des étapes manquaient.
Par exemple, passer directement de la rencontre (étape 1) à la restitution (étape 7), sans avoir reçu ni intégré ce que Myrthilde exprimait, valait fin de non-recevoir.
C'est, je le crois, le piège le plus fréquent des aidants aimants. La plus grande tentation : « faire pour » plutôt qu'« être avec ».
Le processus en pratique : ce que Kalie a essayé #
Le dimanche suivant, Kalie est revenue chez sa mère avec une intention nouvelle : essayer de rejoindre sa mère dans son vécu.
Voici ce qu'elle a fait.
1. Créer la rencontre, vraiment #
Kalie a sonné à la porte, elle qui, avant, entrait directement. Les mains vides, les courses encore dans le coffre pour se libérer d'un poids (physique et imagé). Quand sa mère est venue vers elle, elle l'a embrassée. Puis s'est assise. Elle a dit : « Bonjour. » Et elle a attendu. Attendu que la rencontre entre elle et sa mère commence.
Une vraie rencontre, c'est un seuil. Tant que vous ne l'avez pas franchi, vous, et votre proche, rien d'utile ne peut commencer. Beaucoup d'aidants franchissent le seuil physique sans franchir le seuil relationnel.
2. Repérer les opportunités cachées #
Myrthilde a dit : « Bof. » suivi d'un silence. Puis elle a regardé la chaise vide en face d'elle : celle de son mari.
Ce regard, ce « bof », ce silence sont trois opportunités empathiques. Avant, Kalie aurait enchaîné : « Allez, à table ! » histoire de mettre en action. Cette fois, elle est restée quelques secondes.
Chez les personnes âgées, et plus encore chez les personnes atteintes d'une maladie de la mémoire, les opportunités empathiques sont souvent non verbales : un regard fuyant, une agitation soudaine, un refus inexplicable. L'agitation du soir cache souvent une émotion qui cherche un canal. Apprendre à les voir, c'est apprendre à entendre une langue qui ne passe plus par les mots.
3. Recevoir sans transformer #
Kalie a dit : « Je vois que tu regardes sa chaise. » Une observation, doucement posée. Sans question, sans conseil, sans demande de faire autre chose.
Myrthilde a levé les yeux. Elle a dit : « Tous les matins, je mets son couvert. Je sais qu'il ne viendra pas. Je le fais quand même. » Sa bouche s'est contorsionnée. Une larme a coulé.
Avant, Kalie aurait dit : « Maman, arrête, ça te fait du mal. » Ou alors, noyée dans une identification, elle aurait elle aussi pleuré, emplie de sympathie.
Recevoir sans transformer, c'est laisser le vécu de l'autre s'exprimer, exister tel qu'il est. Sans le corriger, ni le commenter. Juste le laisser se poser entre vous deux, comme un lien nouveau. Celui de l'empathie.
C'est la qualité d'écoute que Rogers appelait le regard positif inconditionnel : accepter ce que l'autre vit, sans juger.
4. Comprendre, puis restituer #
Kalie a pris quelques secondes. Elle a essayé de se mettre, vraiment, à la place de sa mère pour la comprendre. Le deuil est un processus long et difficile. Le manque est immense après une si longue vie partagée à deux.
Puis elle a dit : « J'entends que tu mets son couvert tous les matins. Et je te vois pleurer. »
Elle s'est retenue de dire « Tu fais comme s'il était avec toi, comme s'il n'était pas parti ». Car elle s'est dit « là j'analyse, je n'écoute pas ». Et en effet, ce sont deux processus différents, incompatibles l'un avec l'autre. En même temps, elle a senti la tristesse monter en elle. Son père lui manque aussi. Dans un moment intime, elle a accepté cette tristesse, ce qui l'a ramenée à sa mère.
Myrthilde pleurait. Ces larmes lentes, qui descendent le long du nez. Elle a hoché la tête. Elle a dit : « Tu comprends, alors ? »
Ces trois mots, quand ils arrivent, valent de l'or. Vous savez que vous avez touché juste. Vous avez créé un lien empathique très puissant. La porte est grand ouverte pour aller vers l'autre.
5. Vérifier ensemble #
Kalie n'a pas conclu. Elle a dit : « J'ai l'impression d'avoir bien compris ta tristesse. Il te manque, n'est-ce pas ? ». C'est une étape que les aidants oublient souvent. Vérifier, humblement, que votre compréhension est juste. Laisser à votre proche la possibilité de dire : « Pas tout à fait » ou « Oui, c'est ça ».
Cette vérification ouvre un nouveau cycle. Myrthilde a parlé de son mari. De leurs petits matins. De ce qu'elle n'osait dire à personne : qu'elle voulait, certains jours, le rejoindre.
Kalie a écouté et a mieux compris l'ampleur des non-dits d'avant. Elle a dit, simplement : « Je suis là, maman. »
La discussion a continué. Ce n'est qu'après quelques minutes qu'elles sont allées chercher les courses dans le coffre de la voiture ensemble.
Le rôti, ce dimanche-là, est resté au four trois quarts d'heure de plus. Personne n'y a fait attention.
Les pièges où Kalie tombait avant #
Si vous vous reconnaissez dans l'histoire de Kalie, peut-être êtes-vous tombé dans un (ou plusieurs) de ces pièges. Ils sont universels. Ils ne disent rien de mauvais sur vous.
Le piège du conseil immédiat. Votre proche partage une difficulté ; vous proposez aussitôt une solution. La solution est souvent excellente. Le moment, moins. Avant la solution, vient la rencontre.
Le piège de la raison. « Maman, sois raisonnable. » La raison console rarement une perte. Elle blesse ceux qui souffrent.
Le piège de l'injonction. Les formulations qui imposent referment la porte : « Il faut », « Tu dois », « Arrête ». Préférez l'invitation : « Qu'est-ce qui pourrait t'aider ? », ou même : « Je ne sais pas trop quoi faire ; qu'est-ce que tu en penses ? ».
Le piège de la projection. Vous croyez savoir ce que votre proche ressent. Vous projetez vos pensées. Vérifiez systématiquement. « Je me dis que…, c'est ça ? »
Le piège de l'épuisement. Laisser entrer en soi l'émotion de l'autre (étape 6) sans avoir appris à la réguler, c'est s'exposer à un épuisement émotionnel. Personne ne peut être empathique 24/7 sans prendre soin de soi. Car c'est une condition essentielle pour rester présent durablement.
Questions fréquentes #
Et si mon proche a la maladie d'Alzheimer, est-ce que l'empathie marche encore ?
Oui, différemment. Les troubles liés à la maladie d'Alzheimer modifient l'expression des opportunités empathiques : un cri remplace une plainte, une agitation cache une douleur, un refus exprime une peur. Le processus reste le même, le décodage demande seulement plus d'attention, et la communication non-verbale devient centrale.
Combien de temps prend ce processus empathique au quotidien ?
Beaucoup moins que vous ne le pensez. Un cycle complet peut se vivre en moins de deux minutes : un regard, une phrase entendue, une restitution juste, une validation. La qualité de présence compte davantage que la durée. Mieux vaut dix minutes vraiment là qu'une heure à côté.
Je n'y arriverai pas à chaque fois, est-ce grave ?
Non. Personne n'y arrive à chaque fois. Quand un échange rate, si vous savez pourquoi, vous pouvez réparer au tour suivant. Peut-être un jour prochain ou dans 5 minutes. C'est une école d'humilité, au-delà de la performance.
Comment savoir si mon proche se sent vraiment compris ?
Souvent, un signe arrive : une larme, un « tu comprends, alors », un silence qui se détend. Vous le vérifiez en restituant ce que vous avez entendu, puis en demandant humblement : « Est-ce que je comprends bien ? » ou juste « C'est ça ? ». Attention toutefois à la façon de le dire. Un « C'est ça » soupiré ou avec les épaules qui se relèvent et le regard qui part vers le ciel comme pour signifier une évidence risque de plomber la relation.
Existe-t-il des formations au processus empathique ou à la communication empathique pour moi ?
Oui, c'est le rôle de l'association Emp@thies que nous avons fondée. L'association propose des webinaires et des formations sur site pour les professionnels et des webinaires pour les aidants.
À retenir : la voiture de Kalie #
Aujourd'hui, Kalie sort encore parfois en pleurant de chez Myrthilde. C'est arrivé la semaine dernière.
La différence, c'est qu'elle pleure maintenant parce que sa mère, ce dimanche-là, lui a parlé de la première fois qu'elle a vu son mari. Soixante ans plus tôt. Sur un quai de gare.
L'empathie est un chemin, bien plus qu'un don.
→ La prochaine fois que vous serez chez votre proche, gardez le silence pendant trente secondes.
→ Regardez ce qu'il regarde. Écoutez les silences. Observez sans interpréter.
→ Puis, doucement, restituez : *“Je vois que…”* ou *“Je ressens…”*.
→ Et attendez.
C'est tout ce que Kalie a appris. Et c'est beaucoup.
Pour aller plus loin #
Références #
- . [Proposing a systemic conceptual framework for empathy in care].Soins Gerontol. 2025 May-Jun;30(173):8-17. doi: 10.1016/j.sger.2025.03.005. Epub 2025 May 21.
[PMID: 40484574] [DOI: 10.1016/j.sger.2025.03.005] [ScienceDirect] - . [Key elements of empathic communication in care].Soins Gerontol. 2025 May-Jun;30(173):33-39. doi: 10.1016/j.sger.2025.03.009. Epub 2025 May 21.
[PMID: 40484569] [DOI: 10.1016/j.sger.2025.03.009] [ScienceDirect] - Maeker E, Maeker-Poquet B. L'empathie en gériatrie, utilité et faisabilité ? Rev Geriatr 2020 ; 45(7) : 401-5.
- Maeker E, Maeker-Poquet B. Le temps est-il un obstacle à l'empathie clinique ? Une approche procédurale et systémique. Neurol Psychiatr Geriatr 2022 ; 22(128) : 82-95.
- Académie Nationale de Médecine. Un humanisme médical. Rapport 11-07. Bull Acad Natle Méd 2011 ; 195(6) : 1345-68.

