Empathie aidantquand "bien faire" ne suffit plus #
Par Dr Éric Maeker, Bérengère Maeker-Poquet • Mis à jour le
254/38
Kalie tient le volant à deux mains. Elle ne démarre pas. Elle pleure.
Vingt minutes plus tôt, elle était dans la cuisine de sa mère. Elle avait posé les courses, sorti le rôti, expliqué pour la troisième fois pourquoi manger reste important même quand le cœur n'y est plus.
Sa mère, Claire, 82 ans, l'a regardée. Longtemps. Puis trois mots, à voix basse : “Tu ne comprends rien.”
Kalie est partie. Elle n'a pas claqué la porte. Elle l'a fermée doucement, comme si quelque chose pouvait encore se casser.
Dans la voiture, elle se dit deux choses contradictoires. Qu'elle fait tout ce qu'elle peut. Et qu'elle se trompe sur toute la ligne.
Cet article est pour elle. Et pour vous, peut-être.
✅ Carl Rogers, fondateur de l'écoute centrée sur la personne, l'a découvert en fin de carrière.
✅ Identifier les opportunités empathiques permet de maintenir le lien empathique.
✅ Repérer, recevoir, restituer, vérifier : quatre étapes simples qui ouvrent ce qui semblait fermé.
✅ Le processus protège aussi de l'épuisement en facilitant le repérage d'un dysfonctionnement.
Vous avez peut-être vécu ce moment où votre proche se ferme alors que vous voulez seulement aider. Cette colère sourde, cette culpabilité, cette envie de tout laisser tomber, ce sont des émotions normales. Elles ne disent rien de votre amour ou de votre engagement — elles disent que vous touchez aux limites d'une posture relationnelle que personne n'apprend à l'école. Ce guide ne vous donne pas des trucs. Il vous donne une carte.
Kalie face au silence de sa mère #
Claire a perdu son mari il y a quatorze mois. Elle vit seule, dans la maison familiale. Pas de pathologie grave — un peu de mémoire qui flanche, comme à 82 ans. Et surtout une tristesse qui s'épaissit. Le pull du défunt sur la chaise. Le couvert qu'elle met encore. Le téléphone qu'elle ne répond plus.
Kalie est sa seule fille. Elle vient chaque dimanche, parfois plus. Elle a essayé toutes les phrases possibles :
- “Maman, mange un peu, s'il te plaît.”
- “Tu vas finir par tomber malade si tu restes comme ça.”
- “Papa n'aurait pas voulu que tu te laisses aller.”
- “Si tu sortais un peu, ça t'aiderait.”
Chaque phrase semblait raisonnable. Chacune, pourtant, refermait Claire un peu plus.
Kalie n'est pas une mauvaise fille. Elle est une fille qui aime sa mère, et qui pousse sur la porte du mauvais côté. Comme la plupart d'entre nous.
Ce dimanche-là, après les trois mots de Claire, Kalie a fait quelque chose d'inhabituel. Elle a cherché. Pas un médicament. Pas un EHPAD. Une autre manière d'être là.
Elle est tombée sur les travaux d'un psychologue américain mort en 1987 : Carl Rogers.
L'empathie : ce que c'est, ce que ce n'est pas #
Avant d'aller plus loin, nettoyons un mot. Empathie ne veut pas dire ce que nous croyons souvent.
Pas la compassion. Pas la sympathie. #
La compassion, c'est ressentir la souffrance de l'autre et vouloir la soulager. C'est un mouvement vers. Très beau. Souvent insuffisant.
La sympathie, c'est “je suis avec toi”, “je ressens comme toi”. Souvent, elle déborde : vous portez la douleur de votre proche, vous la prenez à votre compte, et vous coulez avec lui.
L'**empathie**, elle, est plus subtile. Elle dit : *“Je perçois ton monde comme si c'était le mien, sans perdre de vue le 'comme si'.”* C'est la formule de Rogers. Le “comme si” est essentiel — il permet de comprendre profondément sans se noyer.
Kalie, jusque-là, oscillait entre compassion (vouloir réparer Claire) et sympathie (pleurer dans la voiture). Elle ne s'autorisait pas le “comme si”. Elle ne savait pas qu'il existait.
Carl Rogers : "comme si c'était mon monde" #
Rogers a fondé en 1957 ce que nous appelons l'approche centrée sur la personne. Le principe est simple à dire, difficile à vivre : la personne en face de vous sait, mieux que vous, ce dont elle a besoin. Votre rôle n'est pas de la convaincre, ni de la sauver — c'est de l'accompagner pour qu'elle accède à ses propres ressources.
Cette idée a transformé la psychothérapie. Elle transforme aussi, doucement, la manière dont les soignants et les aidants peuvent être présents auprès des personnes âgées.
Or Rogers a fait quelque chose de plus, à la fin de sa vie, qui change tout pour les aidants.
L'empathie n'est pas un état, c'est un processus #
Pendant trente ans, Rogers a pensé que l'empathie était un **état** du thérapeute : une qualité d'être, une présence, quelque chose que vous avez ou que vous n'avez pas.
En 1975, il publie un article qui retourne sa propre théorie. L'empathie, écrit-il, n'est pas un état. C'est un processus. Une suite d'étapes vivantes, qui se déploient au fil de la rencontre.
Pourquoi ce changement importe-t-il pour vous, aidant ?
Parce que si l'empathie est un état, vous l'avez ou vous ne l'avez pas. Vous êtes “doué” ou pas. Game over.
Si l'empathie est un processus, alors chaque étape peut être travaillée. Et chaque échec relationnel — comme celui de Kalie ce dimanche-là — devient diagnosticable. À quelle étape avez-vous sauté ? Où le maillon a-t-il cédé ?
C'est exactement ce que nous avons modélisé, avec Bérengère, dans nos travaux de recherche en gériatrie : un processus en 10 étapes. La page "Empathie : 10 étapes pour mieux comprendre" détaille chacune d'elles à partir d'une situation médicale. Ici, nous vous proposons l'angle aidant.
10 étapes qui se répondent #
Voici, à grands traits, le chemin. Deux personnes — vous et votre proche — qui se rencontrent.
D'abord, vous vous rencontrez (étape 1) et vous interagissez (étape 2). Le contexte compte : un dimanche calme dans la cuisine de Claire n'est pas un mardi 18h après une journée de travail.
Votre proche exprime des opportunités empathiques (étape 3). Une phrase. Un soupir. Un silence. Un geste. Une colère qui surgit sans raison apparente.
Vous recevez ces opportunités (étape 4) — ou pas. Si vous êtes déjà ailleurs (dans ce que vous voulez dire, dans ce que vous voulez faire), elles passent sans être vues.
Vous intégrez (étape 5) : vous mettez en lien ce que votre proche exprime avec son histoire, ses besoins probables, ce que vous connaissez de lui.
Vous internalisez (étape 6) : vous laissez l'émotion vous toucher, sans vous laisser submerger. C'est ici que beaucoup d'aidants s'épuisent — nous y reviendrons.
Vous restituez (étape 7) : vous formulez votre compréhension. “J'ai l'impression que…”, “Tu me dis que…”.
Votre proche reçoit votre restitution (étape 8), la valide ou la corrige (étape 9), et la conversation entre dans un nouveau cycle (étape 10).
Dix étapes. Un mouvement. Et chaque maillon, fragile.
Pourquoi cette vision change tout pour les aidants #
Kalie, en lisant cela, a compris quelque chose. Ses dimanches catastrophiques n'étaient pas le signe qu'elle “manquait d'empathie”. Ils étaient le signe qu'elle sautait des étapes.
Elle passait directement de la rencontre (étape 1) à la restitution (étape 7) — sans avoir reçu ni intégré ce que Claire exprimait. Elle disait à sa mère ce qu'elle, Kalie, pensait être bon. Pas ce qu'elle avait entendu.
C'est, je le crois, le piège le plus fréquent des aidants aimants. La plus grande tentation : “faire pour” plutôt qu'“être avec”.
Le processus en pratique : ce que Kalie a essayé #
Le dimanche suivant, Kalie est revenue chez sa mère avec une intention nouvelle : ne pas chercher à convaincre. Juste essayer de rejoindre.
Voici ce qu'elle a fait. Pas une recette. Cinq déplacements concrets.
1. Créer la rencontre — vraiment #
Kalie est entrée. Elle n'a pas posé les courses tout de suite. Elle a embrassé sa mère. Elle s'est assise. Elle a dit : “Bonjour maman, comment ça va ?” Et elle a attendu.
Une vraie rencontre, c'est un seuil. Tant que vous ne l'avez pas franchi — vous, et votre proche — rien d'utile ne peut commencer. Beaucoup d'aidants franchissent le seuil physique sans franchir le seuil relationnel. La porte est ouverte. La présence, non.
2. Repérer les opportunités cachées #
Claire a dit : “Bof.” Puis silence. Puis elle a regardé la chaise vide en face d'elle — celle de son mari.
Ce regard, ce “bof”, ce silence : trois opportunités empathiques. Avant, Kalie aurait enchaîné : “Allez, à table !”. Cette fois, elle est restée.
Chez les personnes âgées, et plus encore chez les personnes atteintes d'une maladie de la mémoire, les opportunités empathiques sont souvent non verbales : un regard fuyant, une agitation soudaine, un refus inexplicable. L'agitation du soir cache souvent une émotion qui cherche un canal. Apprendre à les voir, c'est apprendre à entendre une langue qui ne passe plus par les mots.
3. Recevoir sans transformer #
Kalie a dit : “Tu regardes sa chaise.” Pas une question. Pas un conseil. Une observation, doucement posée.
Claire a levé les yeux. Elle a dit : “Tous les matins, je mets son couvert. Je sais qu'il ne viendra pas. Je le fais quand même.”
Avant, Kalie aurait dit : “Maman, arrête, ça te fait du mal.” Recevoir sans transformer, c'est laisser la phrase de l'autre exister telle qu'elle est. Sans la corriger. Sans la commenter. Juste la laisser s'asseoir entre vous deux.
C'est la qualité d'écoute que Rogers appelait le regard positif inconditionnel : accepter ce que l'autre vit, sans juger.
4. Comprendre, puis restituer #
Kalie a pris quelques secondes. Elle a essayé de se mettre — vraiment — à la place de sa mère. Pas pour décider à sa place. Pour la comprendre.
Puis elle a dit : “Mettre son couvert, c'est peut-être une manière de le garder un peu avec toi.”
Claire a pleuré. Pas de gros sanglots. Des larmes lentes, qui descendent le long du nez. Elle a hoché la tête. Elle a dit : “Tu comprends, alors.”
Ces trois mots, vous les chercherez longtemps. Quand ils arrivent, vous savez que vous avez touché quelque chose de juste.
5. Vérifier ensemble #
Kalie n'a pas conclu. Elle a demandé : “Est-ce que je comprends bien ?”. C'est une étape que les aidants oublient souvent. Vérifier — humblement — que votre compréhension est juste. Laisser à votre proche la possibilité de dire : “Pas tout à fait” ou “Oui, c'est ça”.
Cette vérification ouvre un nouveau cycle. Claire a parlé de son mari. De leurs petits matins. De ce qu'elle n'osait dire à personne — qu'elle voulait, certains jours, le rejoindre.
Kalie a écouté. Elle n'a pas fui. Elle n'a pas non plus minimisé. Elle a dit, simplement : “Je suis là, maman.”
Le rôti, ce dimanche-là, est resté au four trois quarts d'heure de plus. Personne n'y a fait attention.
Les pièges où Kalie tombait avant #
Si vous reconnaissez quelque chose dans l'histoire de Kalie, peut-être êtes-vous tombée dans un (ou plusieurs) de ces pièges. Ils sont universels. Ils ne disent rien de mauvais sur vous.
Le piège du conseil immédiat. Votre proche partage une difficulté ; vous proposez aussitôt une solution. La solution est souvent excellente. Le moment, mauvais. Avant la solution, vient la rencontre.
Le piège de la raison. “Maman, sois raisonnable.” La raison ne console pas une perte. Elle blesse ce qui souffre.
Le piège de l'injonction. Les formulations qui imposent referment la porte. Préférez l'invitation : “Qu'est-ce qui pourrait t'aider ?”, ou même : “Je ne sais pas trop quoi faire — qu'est-ce que tu en penses ?”.
Le piège de la projection. Vous croyez savoir ce que votre proche ressent. Vous projetez. Vérifiez systématiquement. “Je me dis que…, est-ce que c'est juste ?”
Le piège de l'épuisement. Internaliser l'émotion de l'autre — étape 6 — sans avoir appris à la réguler, c'est s'exposer à unburnout d'empathie. Vous ne pouvez pas être empathique 24h/24. Personne ne le peut. Prendre soin de vous n'est pas un luxe. C'est la condition pour rester présent durablement.
Trois questions que les aidants nous posent souvent #
Et si mon proche a la maladie d'Alzheimer ? Est-ce que ça marche encore ? #
Oui. Différemment, et oui. Les troubles cognitifs modifient l'expression des opportunités empathiques — un cri remplace une plainte, une agitation cache une douleur, un refus exprime une peur. Le processus reste le même. Le décodage demande plus d'attention. La communication non-verbale devient centrale. Et la méthode COEURS aide concrètement face aux refus.
Combien de temps ça prend, ce processus ? #
Beaucoup moins que vous ne pensez. Un cycle complet peut se vivre en deux minutes : un regard, une phrase entendue, une restitution juste, une validation. Le temps n'est pas l'enjeu — la qualité de présence l'est. Mieux vaut dix minutes vraiment là, qu'une heure à côté.
Je n'y arriverai pas tout le temps. C'est grave ? #
Non. Personne n'y arrive tout le temps. Pas Bérengère. Pas moi. Pas Kalie. L'empathie comme processus ne dit pas : “soyez parfaits”. Elle dit : “quand ça rate, vous savez pourquoi, et vous pouvez réparer au tour suivant”. C'est une école d'humilité, pas de performance.
À retenir : la voiture de Kalie #
La différence, c'est qu'elle ne pleure plus de désespoir. Elle pleure parce que sa mère, ce dimanche-là, lui a parlé de la première fois qu'elle a vu son mari. Soixante ans plus tôt. Sur un quai de gare.
L'empathie n'est pas un don. C'est un chemin.
→ La prochaine fois que vous serez chez votre proche, ne dites rien pendant trente secondes.
→ Regardez ce qu'il regarde. Écoutez les silences. Observez sans interpréter.
→ Puis, doucement, restituez : *“Tu regardes…”* ou *“Tu sembles…”*.
→ Et attendez.
C'est tout ce que Kalie a appris. Et c'est beaucoup.
Pour aller plus loin #
Références #
- Rogers CR. Empathic : an unappreciated way of being. The Counseling Psychologist 1975 ; 5(2) : 2-10.
- Rogers CR. Le développement de la personne. InterEditions, 2005.
- Maeker E, Maeker-Poquet B. L'empathie en gériatrie, utilité et faisabilité ? Rev Geriatr 2020 ; 45(7) : 401-5.
- Maeker E, Maeker-Poquet B. Le temps est-il un obstacle à l'empathie clinique ? Une approche procédurale et systémique. Neurol Psychiatr Geriatr 2022 ; 22(128) : 82-95.
- Decety J. L'empathie en médecine. Ann Med Psychol 2020 ; 178(2) : 197-206. . Empathy in Medicine: What It Is, and How Much We Really Need It.Am J Med. 2020 May;133(5):561-566. doi: 10.1016/j.amjmed.2019.12.012. Epub 2020 Jan 15.
[PMID: 31954114] [DOI: 10.1016/j.amjmed.2019.12.012] [ScienceDirect] - Hojat M. Empathy in patient care. Springer, 2007.
- Académie Nationale de Médecine. Un humanisme médical. Rapport 11-07. Bull Acad Natle Méd 2011 ; 195(6) : 1345-68.

